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Mardi 10 septembre.—Grandes manœuvres dans ce joli pays boisé de Mapelonne, de la ferme du Poirier, de Stainville. Ces manœuvres, aperçues d'un plateau un peu élevé, me font l'effet de rangées de petits soldats de plomb, que je verrais comme d'un ballon captif… C'est amusant par exemple, la vie, l'animation données par les manœuvres dans les villages, et les hommes et les femmes sur le pas des portes, et les enfants, les yeux ardents… Au retour, les jolis croquis pour un peintre: l'envahissement des cafés de village, les consommateurs, en l'effarement des servantes, allant eux-mêmes chercher au cellier, le vin, la bière, et l'encombrement de la rue par les voitures qui n'ont plus de place dans les écuries, par des chevaux attachés à un volet, et au milieu de la bousculade et du brouhaha, le défilé des soldats, des cavaliers couverts de poussière. C'était à Stainville, le berceau de la famille des Choiseul, dont, en quittant le village, j'aperçois le modeste petit château.
Ce matin, à déjeuner, M. O'Connor qui a passé, je crois, deux ans en Cochinchine, nous entretenait de la vie de ce peuple, occupé à travailler et à jouir de l'existence mieux et plus complètement, que nous autres. Il nous disait les fréquentes culbutes de fortune, n'étonnant là-bas ni le possesseur ni les autres, et le millionnaire ruiné se remettant sereinement, le lendemain, à regagner une seconde fortune. Il nous peignait les transactions du pays, au moyen d'une barre d'or qu'on porte sur soi, avec une paire de petites balances; barre sans alliage, et qui se coupe presque aussi facilement qu'un bâton de guimauve. Il nous affirmait que dans l'Orient, le placement de l'argent était complètement inconnu, et que toute la fortune du petit monde de là-bas consistait dans les bijoux de la femme, qui portait sur elle tout le capital du ménage, et qu'il y avait des mains et des bras de femme se tendant pour vous vendre un centime de n'importe quoi, des mains, des bras où il y avait plus de cinq à six mille francs d'or et de pierres précieuses.
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Mercredi 11 septembre.—Quand on demande aux paysans, ce qu'ils pensent du gouvernement actuel, ils répondent: «Nous sommes ben las!—Alors vous voulez un prince d'Orléans?… vous voulez un Napoléon?… vous voulez le général Boulanger?» Ils font nenni de la tête, et répètent avec entêtement, sans qu'on puisse en tirer rien de plus: «Nous sommes ben las!»
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Vendredi 13 septembre.—Aujourd'hui, c'est le jour de la grande bataille. L'ennemi nous débusquera, ce matin, du plateau de Chardogne qui commande Bar-le-Duc, et nous devons reprendre le plateau dans l'après-midi. Or, nous voilà, tout le monde de Jeand'Heurs en route, dès neuf heures, pour être sur le terrain des manœuvres à onze heures, où nous arrivons aux premiers coups de canon.
Il y a eu du brouillard toute la matinée. Quelque chose de laiteux est resté dans l'atmosphère, et dans l'excellente lorgnette de Rattier, la guerre ne m'apparaît pas sévère, au contraire elle m'apparaît gaie, jolie, clairette, comme dans une gouache de Blarenberg… Un spectacle vraiment drôle, au moment où l'action est le plus vivement engagée, c'est la course éperdue d'un lièvre affolé, auquel ici, un coup de canon, là, une charge de cavalerie, là, la main d'un paysan qui s'est mis à sa poursuite et le touche presque, fait faire les crochets les plus cabriolants. Le hasard nous a servis au mieux, le petit mur d'un champ auquel nous nous sommes adossés pour déjeuner, est occupé par une compagnie de lignards qui se mettent à faire feu, agenouillés derrière le mur, et nous nous trouvons, pour ainsi dire, dans les rangs de la troupe, et bientôt dans un nuage de poudre… Ah! l'intéressante chasse à l'homme que doit être la guerre, pour un monsieur qui n'est pas un couillon, et qui n'a ni la colique, ni la migraine, ni le rhume, pour un monsieur bien portant… Et je pensais au milieu du nuage grisant, et de la canonnade vous faisant bravement battre le cœur, que la fumée qu'on est en train de détruire avec la nouvelle poudre, sera bientôt suivie par une découverte quelconque qui détruira le bruit excitant du canon, et qu'alors ce sera bien froid, et qu'il faudra être bien enragé pour se tuer, non seulement sans se voir, ce qui arrive aujourd'hui, mais encore sans s'entendre.
Ce soir, je plaignais les reins des artilleurs galopant sur les caissons, devant M. de Fraville, officier d'artillerie. «Ce n'est pas sur les reins, me dit-il, que se porte la fatigue du secouement sur les coffres, c'est sur la mâchoire, et cela arrive quelquefois à empêcher les artilleurs de manger le soir.»
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