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Mardi 15 octobre.—À l'Exposition. Antiquités cambodgiennes. Ces monstres à bec d'oiseau, qui ont l'air d'appartenir à une période d'êtres plésiosauriques, ces sphinx en forme de cynocéphales, ces éléphants à l'aspect d'énormes colimaçons, ces griffons qui semblent les féroces paraphes d'un calligraphe géant en délire! Et au milieu de l'ornementation de queues de paon, d'yeux de plumage, ces attelées d'hommes à la pantomime inquiétante, et ces danseuses, aux formes de fœtus, coiffées de tiares, au rire héliogabalesque. Oh! ce rire dans ces bouches bordées de lèvres, comme on en voit dans les masques antiques, et encore ces têtes avec des oreilles semblables à des ailes de chauve-souris, et avec l'ombre endormie et heureuse qu'elles ont sous leurs paupières fermées, et avec l'épatement sensuel, et avec la léthargie jouisseuse d'un sommeillant en une pollution nocturne… Tout ce monde de pierre a quelque chose d'hallucinatoire qui vous retire de votre temps et de votre humanité.

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Jeudi 17 octobre.—Aujourd'hui un homme du peuple, au pied de la tour Eiffel, lisait tout haut les noms de Lavoisier, Lalande, Cuvier, Laplace.

—Oui, ce sont ceux qui ont monté la tour! jeta un camarade.

Ce soir, Daudet disait, qu'au moment de s'en aller de terre, avant la perte de la connaissance, on devrait avoir autour de soi la réunion des esprits amis, et se livrer à de hautes conversations, que ça imposerait au mourant une certaine tenue, et comme nécessairement venait sous sa parole, le nom de Socrate, moi qui ne comprends guère la mort que le nez dans le mur, je lui répondais que la conférence in extremis de Socrate, me semblait bien fabuleuse, qu'en général les poisons donnaient d'affreuses coliques, vous disposant peu à fabriquer des mots et des syllogismes, et qu'il y aurait vraiment à faire, avec les concours des spécialistes, une enquête sur les effet de l'empoisonnement par la ciguë.

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Samedi 19 octobre.—À l'Exposition. Parenté des étoffes japonaises avec les tissus de la vieille Egypte, découverts dans la nécropole d'El Fayoun.

Promenade à travers la peinture étrangère.

ALLEMAGNE. Hefner, un paysagiste de premier ordre, avec les blondeurs couleur de glaise de ses futaies, avec le roux brûlé de ses terrains, avec le gris perle de ses eaux et de ses ciels. Il a une Via Appia, sous un nocturne de ciel argenté, derrière de noirs cyprès, du plus grand effet et du plus bel art.