Jeudi 24 octobre.—À l'Exposition. Oh! ces étranges plantes du Mexique, ces plantes aux tons de vieilles pierres, ces plantes qui n'ont rien du balancement de l'arbuste, qui ont l'immobilité, la solidité dense du polypier, ces plantes toutes hérissées de piquants, de poils, et dont quelques-unes présentent l'aspect d'une fourrure, et parmi ces plantes fantasques, le Pelocereus senilis qui a l'air d'une colonne d'un temple en treillage du XVIIIe siècle, en sa couleur vert d'eau d'une vieille sculpture de jardin, et qu'on dirait surmontée de la flamme en faïence violette d'un poêle rocaille.
Pour l'art dramatique annamite, je ne trouve pas d'autre définition que celle-ci: des miaulements de chats en chaleur au milieu d'une musique de tocsin.
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Vendredi 25 octobre.—Des cafés à l'Exposition qui commencent sourdement à se démeubler, et à se démolir, et qui prennent l'aspect de ces hangars à manger et à boire, qui s'improvisent aux premiers jours, dans les Californies.
Ce soir Geffroy vient dîner. Il m'apporte la préface de GERMINIE LACERTEUX, qu'il a faite pour l'édition à trois exemplaires de Gallimard. Le véritable titre de cette préface devrait être: la Femme dans l'œuvre des Goncourt. C'est bravement admiratif avec une note de tendresse qui m'émeut. Jamais il n'a été imprimé sur moi, quelque chose d'aussi hautement pensé, et d'aussi artistement écrit.
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Samedi 26 octobre.—De midi à six heures, à la répétition de la LUTTE POUR LA VIE.
C'est du théâtre qui remue de la pensée autour de l'état moral de la société actuelle, et ce n'est pas commun au théâtre. Daudet possède tout à fait à un degré supérieur l'invention scénique, qu'ont bien moins que le romancier de SAPHO, les faiseurs attitrés du théâtre. La scène du barbotage de la toilette, montrant le boucher dans l'homme du monde, avant qu'il ait endossé le plastron de soirée, c'est vraiment pas mal. La tentative d'empoisonnement de la duchesse, au moment où on lit dans le salon de l'hôtel l'étude sur Lebiez, c'est comme une coïncidence dramatique, d'une ingéniosité plus forte, je crois, que les ingéniosités d'un dramaturge quelconque. Mais ce que je trouve de tout à fait remarquable dans l'ordre de l'imagination théâtrale, c'est la trouvaille de la façon dont le poison vient naturellement dans la poche de Paul Astier, et comme l'auteur fait d'une manière, pour ainsi dire explicable, de ce flacon presque un agent provocateur.
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Jeudi 31 octobre.—Loti est venu de Rochefort, pour assister à la LUTTE POUR LA VIE, et s'il vous plaît, en grand uniforme. En dînant, on cause des candidats pour le fauteuil d'Augier, et au milieu de cette causerie, Daudet demande à Loti, pourquoi il ne se présente pas. Loti répond naïvement qu'il se présenterait bien, mais qu'il ne sait pas trop comment ça se fait. Alors l'idée un peu méphistophélique de jeter de l'imprévu, dans les combinaisons arrêtées d'avance du corps savant, nous prend d'improviser cette candidature, qui va produire le même effet qu'un pied posé dans une fourmilière, et cela est aussi mêlé de la pensée ironique du désarroi, que ça va mettre dans la hiérarchie maritime, cette anomalie d'un lieutenant de vaisseau, académicien. Et tout chaud Daudet propose à Loti de lui écrire le brouillon de sa lettre de présentation, pendant qu'il va être enfermé dans le cabinet de Koning, où il passe toute la soirée…