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Lundi 2 juin.—Gavarret, le mari de la sœur de Saint-Victor, un sourd qui n'entend pas ce que vous lui dites, mais un anecdotier à la mémoire toute fraîche et abondamment remplie, qu'il faut laisser parler, sans l'interrompre. Et vraiment il est très intéressant cet octogénaire spectral, par la verve méridionale de ses récits, dans le bruit un peu nerveux du tapement continu d'un doigt sur l'étui vide de ses lunettes, et, de temps en temps, en le graillonnement d'un épais crachat qu'il envoie sur le tapis.
Il nous entretient de Royer-Collard, l'ex-secrétaire de la Commune, de ses relations avec Danton, de la phrase de ce dernier: «Tu sais, tu es hors la loi, mais il y a une maison, où je t'offre l'hospitalité, et où tu seras en sûreté: c'est le Ministère de la Justice!»
Royer-Collard préféra se retirer dans sa maison de famille, une façon de ferme près de Vitry-le-François, exploitée par sa mère, et là il passa tout le temps de la Terreur. Sa mère, une janséniste, était tellement respectée, que pendant la Terreur, tous les dimanches, elle faisait ouvrir la grande pièce de réception de la maison, où il y avait un christ accroché au mur, et un livre de messe à la main, elle lisait tout haut la messe aux paysans agenouillés. Vingt fois Royer-Collard fut décrété de prise de corps, et toutes les fois, elle fut avertie de l'arrestation qui devait se faire de son fils.
Gavarret parle d'un discours sur Voltaire, que devait prononcer Royer-Collard à l'Académie, et que lui seul et M. de Barante ont entendu: Royer-Collard étant souffrant et ne pouvant se rendre à l'Académie. On saura que ses discours à la Chambre, Royer-Collard les lisait tout écrits d'avance, mais pour ses discours à l'Académie, il jetait sur une feuille de papier quelques notes, et improvisait dessus une causerie plutôt qu'un discours. Il dit donc à Gavarret: «Donnez-moi la feuille de papier qui est dans ce tiroir?» et pour ses deux auditeurs il parla son discours à l'Académie, finissant par dire qu'il comprenait qu'on commandât une étude sur Voltaire, mais qu'un éloge dudit, dans un pays, où la majorité est si immensément catholique, ça lui paraissait manquer un peu de tact. Puis tout en célébrant les qualités de l'écrivain, il lui reprochait de manquer de grandeur.
Et comme, le discours fini, de Barante lui demandait d'en transmettre la teneur à l'Académie, après qu'il était sorti, se tournant vers Gavarret, il jetait sur la note la plus hautainement méprisante: «Ne croit-il pas, celui-là, qu'il est permis à tout le monde de tout dire!»
Decazes était aux petits soins pour lui, faisait couper les branches des arbres du jardin du Luxembourg qui donnaient de l'ombre à sa chambre, à son cabinet de travail, et lui rendant souvent visite, l'amusait des potins de la politique. Un jour qu'il s'était rencontré avec Gavarret, et qu'il s'était montré très causant, très charmant, quand il fut sorti, après un long silence, Royer-Collard s'écriait: «Un homme fatal cependant, l'homme qui sort d'ici, le premier ministre qui a acheté un député français à beaux deniers comptants!»
Ce froid doctrinaire, ce diseur de mots féroces, ce dur à cuire semblant fermé à toute tendresse, aurait été pris sur ses quatre-vingts ans, d'une sorte de passion amoureuse pour la duchesse de Dino, à laquelle il écrivait tous les jours; passion dont la duchesse aurait chauffé l'innocente flamme, flattée de la grande importance politique de l'amoureux.
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Mercredi 4 juin.—Lavisse répétait devant moi, ce soir, une phrase à peu près dite ainsi par Bismarck à quelqu'un de sa connaissance: «J'ai cru que j'en étais arrivé à l'âge, où l'existence de gentilhomme campagnard remplit notre vie… Non, non, je m'aperçois que j'ai encore des idées, que je voudrais émettre… je ne ferai pas d'opposition… seulement si on m'attaque, je me défendrai… parce que lorsque l'on me bat, il me faut battre ceux qui me battent… ou sans ça, je ne peux pas dormir, et j'ai besoin de dormir.»