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Jeudi 5 juin.—Déjeuner chez le père La Thuile qu'a choisi Antoine, pour la lecture de la FILLE ÉLISA, pièce faite entièrement par Ajalbert, d'après mon roman. Ah! quel vieux cabaret, avec ses garçons fossiles, et ses déjeuneurs qui ont l'air des comparses des repas de théâtre. Ah! c'est bien le cabaret figurant dans la gravure de l'attaque de la barrière Clichy, en 1814, et qu'on voit encadrée dans le vestibule.
Après la lecture de la pièce, Ajalbert m'entraîne chez Carrière qui habite tout près, à la villa des Arts. Une composition très originale, la grande toile esquissée pour Gallimard, et représentant le paradis du théâtre de Belleville: cette grande toile faisant le fond de l'atelier, et où les personnages s'arrangent admirablement dans le croisement des courbes hémicyclaires de la salle.
Mais ce qu'il est vraiment ce Carrière, il est le peintre de l'Allaitement. Et c'est vraiment curieux de l'étudier en sa tendre spécialité, dans quelques toiles qu'il n'a pas encore vendues, et dans un nombre immense de dessins qu'il dit être la représentation de gestes intimes, et qui sont d'admirables études de mains enveloppantes de mères, et de têtes de téteurs, où dans ces visages vaguement mamelonnés, il n'y a que les méplats du bout du nez, des lèvres, et la valeur de la prunelle, et où, sans apparence de linéature, c'est le dessin photographique du momaque, et la configuration cabossée de son crâne.
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Samedi 7 juin.—C'est particulier, comme la mort fait le ressouvenir pardonnant à l'égard des gens qu'on enterre. Malgré tout ce que je me rappelle de pas gentil à mon égard, j'ai passé une partie de la nuit à penser affectueusement à Burty.
C'est maintenant abominable ce cimetière Montmartre, avec sa route au tablier de fer sur les têtes. Ce n'est plus un cimetière. On se serait cru dans une gare de chemin de fer, où un roulement des trains, éteignait toutes les cinq minutes, la célébration du talent, du caractère, de la bonté de mon ami, par Larroumet, Hamel, Spuller.
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Jeudi 12 juin.—Quand on aime quelqu'un, comme j'ai aimé mon frère, on le réenterre toujours un peu dans les enterrements auxquels on assiste, et tout le temps revient en vous cette désespérante interrogation: «Est-ce vraiment la séparation éternelle, éternelle, éternelle?»
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