Dimanche 6 juillet.—Ils donnent vraiment à réfléchir, ces nihilistes russes, ces artisans désintéressés du néant, se vouant à toute une vie de misère, de privations, de persécutions pour leur œuvre de mort,—et cela sans l'espoir d'une récompense, ni ici-bas, ni là-haut, mais seulement comme par un instinct et un amour de bête pour la destruction!
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Mardi 8 juillet.—Champrosay. Toute la soirée s'est passée dans le racontage, et tour à tour par le père et la mère, du mariage de Léon, follement amoureux de Jeanne Hugo, depuis des années.
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Mercredi 9 juillet.—On cause sur la terrasse. Il est question de Hugo, et Mme Lockroy donne des détails sur sa vie à Guernesey.
Hugo se levait au jour, à trois heures du matin, l'été, et travaillait jusqu'à midi. Passé midi, plus rien: la lecture des journaux, sa correspondance qu'il faisait lui-même, n'ayant jamais eu de secrétaire,—et des promenades. Un détail à noter, une régularité extraordinaire dans cette vie: ainsi, tous les jours, une promenade de deux heures, mais toujours par le même chemin, afin de n'avoir pas une minute de retard, et Hugo disant à Mme Lockroy excédée de traverser toujours le même paysage: «Si nous prenions une autre route, on ne sait pas ce qui peut arriver qui nous mettrait en retard!» Et tout le monde couché au coup de canon de neuf heures et demie: le maître voulant que tout le monde soit au lit, et agacé de savoir que Mme Lockroy restait levée dans sa chambre.
Un corps de fer, ainsi qu'on le sait, et ayant toutes ses dents à sa mort, et de ses vieilles dents cassant encore un noyau d'abricot, six mois avant qu'elle n'arrivât. Et des yeux! il travaillait à Guernesey, dans une cage de verre, sans stores, avec là dedans, une réverbération à vous rendre aveugle, et à vous faire fondre la cervelle dans le crâne.
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Jeudi 10 juillet.—Mlle Riesener racontait sur Théodore Rousseau cette anecdote, qu'elle tenait de Chenavard.
Corot va voir Dupré, et lui fait les compliments les plus louangeurs sur les tableaux, exposés sur les quatre murs de son atelier. Éloge que Dupré coupe au milieu, par cette phrase: «Je dois vous déclarer que les trois tableaux que vous avez le plus loués, ne sont pas de moi… ils sont d'un jeune homme chez lequel il faut que je vous mène.» Le jeune homme était Rousseau, et Corot sortant du pauvre atelier de Rousseau, disait à Dupré: «Derrière cette petite porte, il y a notre maître à tous les deux!»