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Mardi 22 juillet.—Il y a un côté imaginatif chez ma filleule Edmée, tout à fait extraordinaire. On peut commencer n'importe quelle histoire, elle vous donnera immédiatement la réplique. Ainsi qu'on lui dise: «Nous partons, n'est-ce pas, pour la campagne?—Oui, et je mets dans mon petit panier…» Et elle nommera toutes les choses qui composent un déjeuner.
Et chaque jour, sa petite cervelle trouve des choses charmantes. Elle a trouvé de petits baisers flûtés, où elle vous fait sur la joue, en vous embrassant, l'imitation d'un chant de petit oiseau. Et tout à l'heure, de sa voix gazouillante, elle se livrait à une improvisation sur le paradis, où elle disait, que les messieurs et les dames du paradis avaient une bouche qui sentait l'eau de Cologne.
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Jeudi 24 juillet.—Après une longue conversation, la tête penchée sur ses pieds dans leurs bottines de feutre, Daudet laisse échapper: «Dire que toutes les nuits, je rêve que je marche… que je marche sur des plages, où les gens me disent: «Comme vous marchez bien sur les cailloux…» Et le réveil… Ah! le réveil, c'est horrible!»
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Vendredi 25 juillet.—Ce soir Daudet parle avec une exaltation un peu fiévreuse, et comme d'un souvenir passionnant, d'un voyage de trois semaines en mer, qu'il avait fait autour de la Corse, dans une goëlette de la douane. Il avait dîné la veille chez Pozzo di Borgo. On s'était grisé, on avait lutté, et dans la lutte, il s'était foulé un pied, mais il se faisait porter en bateau par deux marins, et quittait tout heureux, un soir de mardi-gras, la plage pleine de lumière et de cris de carnaval, pour aller à une mauvaise mer, au danger, à l'inconnu. Et dans ce bâtiment, où il avait pour coucher avec le capitaine, un espace grand comme le canapé où nous sommes assis, il parle de son bien-être moral, tout le temps que dura la traversée. Il parle de siestes au grand soleil sur les écueils, où tout le monde se séchait à plat, comme des cloportes sous un pot de fleur. Il parle de bouillabaisses mangées sur des côtes sauvages, où le feu fait avec des lentisques et des branches de genévrier donnait un goût inoubliable au poisson. Et dans l'évocation de ce voyage, il se soulève de son abattement, ses yeux brillent: c'est le Daudet du bon temps qui a la parole.
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Dimanche 27 juillet.—Mme Dardoize, qui est ici en villégiature pour quelques jours, nous lit des fragments de lettres de sa fille, mariée au consul français en Birmanie: fragments nous initiant à la vie élégante de la colonie européenne de ce pays. On sent dans ces lettres, qu'en ce pays de chaleur torride sans air, en ce pays d'anémie et d'épidémie, en ce pays au mois d'octobre meurtrier, en ce pays, où un Européen ne peut guère vivre que trois ans, et encore avec des séjours dans la montagne; on sent que contre le voisinage de cette mort, c'est au moyen du champagne, du bal, du flirtage, d'une vie mondaine enragée, que ces hommes et ces femmes en chassent la pensée.
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