Enfin, Messieurs, en ce temps où l'argent menace d'industrialiser l'art et la littérature, toujours, toujours, et même en la perte de sa fortune, Flaubert résista aux tentations, aux sollicitations de cet argent; et il est peut-être un des derniers de cette vieille génération de désintéressés travailleurs, ne consentant à fabriquer que des livres d'un puissant labeur et d'une grande dépense cérébrale, des livres satisfaisant absolument leur goût d'art, des livres d'une mauvaise vente payés par un peu de gloire posthume.

Messieurs,

Cette gloire, afin de la consacrer, de la propager, de la répandre, de lui donner en quelque sorte une matérialité, qui la fasse perceptible pour le dernier de ses concitoyens, des amis de l'homme, des admirateurs de son talent, ont chargé M. Chapu, le sculpteur de tant de statues et de bustes célèbres, du bas-relief en marbre que vous avez sous les yeux, ce monument où le statuaire, dans la sculpture de l'énergique tête du romancier, et dans l'élégante allégorie de la Vérité prête à écrire le nom de Gustave Flaubert sur le livre d'Immortalité, a apporté toute son habileté, tout son talent. Ce monument d'art, le comité de souscription l'offre par mon intermédiaire à la ville de Rouen, et le remet entre les mains de son maire.

* * * * *

Eh bien, non, ça s'est passé mieux que je ne croyais, et ma voix s'est fait entendre jusqu'au bout, dans une bourrasque impétueuse qui me collait au corps ma fourrure, et me cassait sous le nez les pages de mon discours,—car l'orateur ici est un harangueur de plein air;—mais mon émotion, au lieu de se faire aujourd'hui dans la gorge, m'était descendue dans les jambes, et j'ai éprouvé un trémolo qui m'a fait craindre de tomber, et m'a forcé à tout moment de changer de pied, comme appui.

Puis après moi, un discours plein de tact du maire, et après le maire, un discours d'un académicien de l'Académie de Rouen, à peu près vingt-cinq fois plus long que le mien, et contenant tous les clichés, tous les lieux communs, toutes les expressions démodées, toutes les homaiseries imaginables: un discours qui le fera battre par Flaubert, le jour de la résurrection.

Maintenant, pour être franc, le monument de Chapu est un joli bas-relief en sucre, où la Vérité a l'air de faire ses besoins dans un puits.

À la fin du déjeuner chez le maire, Zola m'avait tâté pour une réconciliation avec Céard, et je lui avais répondu, songeant combien cette brouille gênait les Daudet père et fils, et même combien c'était embêtant pour nous deux, de nous faire, dans des milieux amis, des têtes de chiens de faïence; je lui avais répondu que j'étais tout prêt à me réconcilier, et la cérémonie terminée, quand Céard est venu me complimenter, nous nous sommes embrassés devant le médaillon de Flaubert, rapprochés l'un de l'autre, comme par l'entremise de son ombre.

Or, la cérémonie finie, il est trois heures et demie, et la pluie redouble et le vent devient une trombe. D'un lunch, dont Maupassant nous a fait luire l'offre, tout le trajet du chemin de fer de ce matin, il n'est plus question, avec la disparition de l'auteur normand chez un parent. Il faut s'enfermer avec Mirbeau et Bauër, et prendre un grog, qui dure les deux heures que nous avons à attendre le dîner.

Enfin, Dieu merci, six heures sont sonnées, et nous voilà attablés chez Mennechet, autour d'un dîner, ni bon ni mauvais, dont le plat officiel, est toujours le fameux canard rouennais: plat pour lequel je n'ai qu'une assez médiocre estime.