Messieurs,

Après notre grand Balzac, le père et le maître à nous tous, Flaubert a été l'inventeur d'une réalité, peut-être aussi intense que celle de son précurseur, et incontestablement d'une réalité plus artiste, d'une réalité qu'on dirait obtenue comme par un objectif perfectionné, d'une réalité qu'on pourrait définir du d'après nature rigoureux, rendu par la prose d'un poète.

Et pour les êtres, dont Flaubert a peuplé le monde de ses livres, ce monde fictif à l'apparence réelle, l'auteur s'est trouvé posséder cette faculté créatrice, donnée seulement à quelques-uns, la faculté de les créer, un peu à l'instar de Dieu. Oui, de laisser après lui des hommes et des femmes qui ne seront plus pour les vivants des siècles à venir, des personnages de livres, mais bien véritablement des morts, dont on serait tenté de rechercher une trace matérielle de leur passage sur la terre. Et il me semble qu'un jour, en ce cimetière aux portes de la ville, où notre ami repose, quelque lecteur, encore sous l'hallucination attendrie et pieuse de sa lecture, cherchera distraitement aux alentours de la tombe de l'illustre écrivain, la pierre de Madame Bovary.

Dans le roman Flaubert n'a pas été seulement un peintre de la contemporanéité, il a été un résurrectionniste, à la façon de Carlyle et de Michelet, des vieux mondes, des civilisations disparues, des humanités mortes. Il nous a fait revivre Carthage et la fille d'Hamilcar, la Thébaïde et son ermite, l'Europe moyenageuse et son Julien l'Hospitalier. Il nous a montré, grâce à son talent descriptif, des localités, des perspectives, des milieux que, sans son évocation magique, nous ne connaîtrions pas.

Mais permettez-moi d'aimer surtout, avec tout le monde, le talent de Flaubert dans MADAME BOVARY, dans cette monographie de génie de l'adultère bourgeois, dans ce livre absolu, que l'auteur jusqu'à la fin de la littérature, n'aura laissé à refaire à personne.

Je veux encore m'arrêter un moment, sur ce merveilleux récit, sur cette étude apitoyée d'une humble âme de peuple qui a pour titre: UN CŒUR SIMPLE.

En votre Normandie, Messieurs, au fond de ces antiques armoires, qui sont la resserre du linge, et de ce qu'a de précieux le pauvre monde de chez vous, quelquefois vos pêcheurs, vos paysans, sur les panneaux intérieurs de ces armoires, d'une maladroite écriture tracée par des doigts gourds, mentionnent un naufrage, une grêle, une mort d'enfant, enfin une vingtaine de grands et de petits événements: l'histoire de toute une misérable existence. Cet envers écrit de leurs armoires, c'est l'ingénu Livre de raison de ces pauvres hères. Or, Messieurs, en lisant UN CŒUR SIMPLE, j'ai comme la sensation de lire une histoire qui a pris à ces tablettes de vieux chêne, la naïveté et la touchante simplesse, de ce qu'ont écrit dessus, votre paysan et votre pêcheur.

Maintenant qu'il est mort, mon pauvre grand Flaubert, on est en train de lui accorder du génie, autant que sa mémoire peut en vouloir… Mais sait-on, à l'heure présente, que de son vivant la critique mettait une certaine résistance à lui accorder même du talent. Que dis-je «résistance à l'éloge»!… Cette vie remplie de chefs-d'œuvre, lui mérita, quoi? la négation, l'insulte, le crucifiement moral. Ah! il y aurait un beau livre vengeur à faire de toutes les erreurs et de toutes les injustices de la critique, depuis Balzac jusqu'à Flaubert. Je me rappelle un article d'un journaliste politique, affirmant que la prose de Flaubert déshonorait le règne de Napoléon III, je me rappelle encore un article d'un journal littéraire, où on lui reprochait un style épileptique,—vous savez maintenant, ce que cette épithète contenait d'empoisonnement pour l'homme auquel elle était adressée.

Eh bien, sous ces attaques, et plus tard dans le silence un peu voulu qui a suivi, renfonçant en lui l'amertume de sa carrière, et n'en faisant rejaillir rien sur les autres, Flaubert est resté bon, sans fiel contre les heureux de la littérature, ayant gardé son gros rire affectueux d'enfant, et cherchant toujours chez les confrères ce qui était à louer, et apportant à nos heures de découragement littéraire, la parole qui remonte, qui soulève, qui relève, cette parole d'une intelligence amie dont nous avons si souvent besoin, dans les hauts et les bas de notre métier. N'est-ce pas, Daudet? N'est-ce pas, Zola? N'est-ce pas, Maupassant? qu'il était bien ainsi, notre ami?—et que vous ne lui avez guère connu de mauvais sentiments que contre la trop grosse bêtise?

Oui, il était foncièrement bon, Flaubert, et il pratiqua, je dirais, toutes les vertus bourgeoises, si je ne craignais de chagriner son ombre avec ce mot, sacrifiant un jour sa fortune et son bien-être à des intérêts et à des affections de famille, avec une simplicité et une distinction, dont il y a peu d'exemples.