Jeudi 11 décembre.—Le patinage sur le lac du Bois de Boulogne, au crépuscule.
Un ciel comme teinté du rose d'un incendie lointain, des arbres ressemblant à d'immenses feuilles de polypiers violets, une glace mate, de couleur neutre, sans brillant. Là-dessus, élégamment déverticalisés dans des penchements sur le côté, les silhouettes des noirs patineurs.
Un peintre a rendu merveilleusement ce ciel, ces arbres, cette glace, ces patineurs: c'est Jonckind.
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Jeudi 18 décembre.
Chambre étrange: on eût dit qu'elle avait un secret
D'une chose très triste et dont elle était lasse,
D'avoir vu le mystère en fuite dans la glace.
Ces trois vers de Rodenbach, me font parler de la terreur, qu'a des glaces Francis Poictevin, terreur que Daudet veut qu'il ait empruntée à Baudelaire, qui l'aurait empruntée à Poë. Là-dessus Rodenbach rappelle une tradition populaire, qui veut que le diable y fasse parfois voir son visage. L'un de nous se demande rêveusement, si les morts n'y laissent pas de leur image, revenant à de certaines heures. Et Daudet compare la vie vivante de cette chose silencieuse, au silence vivant des étoiles de Pascal.
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Vendredi 19 décembre.—J'ai lu ces jours-ci, que l'Écho de Paris est interdit en Allemagne. Cette interdiction m'a tout l'air d'avoir été amenée par des passages de mon JOURNAL, pendant mon séjour à Munich chez Lefebvre de Behaine… Est-ce que j'appelle la guerre? Peut-être! Je suis bêtement chauvin, je l'avoue, et demeure humilié et blessé de la douloureuse guerre de 1870. Puis pour moi, la France commençant à Avricourt, n'est plus la France, n'est plus une nation dans des conditions ethnographiques qui lui permettent de se défendre contre une invasion étrangère, et j'ai la conviction que fatalement, et malgré tout, il y aura un dernier duel entre les deux nations: duel qui décidera si la France redeviendra la France, ou si elle sera mangée par l'Allemagne.
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