Samedi 20 décembre.—Dîner donné par Gallimard, pour l'apparition de l'édition de GERMINIE LACERTEUX, tirée à trois exemplaires.
Causerie avec le peintre Carrière, qui me tire de sa poche, un petit calepin, où il me montre une liste de motifs parisiens qu'il veut peindre, et parmi lesquels, il y a une marche de la foule parisienne, cette ambulation particulière, que j'ai si souvent étudiée d'une chaise d'un café du boulevard, et dont il veut rendre les anneaux, semblables pour lui aux anneaux d'une chaîne.
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Dimanche 21 décembre.—Duret contait aujourd'hui au Grenier, qu'il avait assisté au Japon à une représentation des FIDÈLES RONINS, où les quarante-cinq ronins, tout couverts de sang, traversaient la salle dans toute sa longueur, sur un petit praticable établi au-dessus des Japonais assis à terre, et que le passage à travers la salle de ces guerriers ensanglantés, était d'un effet terrible.
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Mardi 23 décembre.—Oui, une seule fois dans le décor, la répétition de l'acte du Tribunal de la FILLE ÉLISA, et encore avec un tas de choses qui manquent, et sans les bancs, qui doivent être faits, et peints, et séchés à la lampe, demain matin. C'est effrayant, la confiance d'Antoine dans la réussite des choses théâtrales, ainsi improvisées.
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Vendredi 26 décembre.—Première de la FILLE ÉLISA. L'enfant donné aux cochons, du Conte de Noël qui précède la pièce d'Ajalbert, et plus encore la sempiternelle répétition d'un chant sur les cloches et clochettes de la nuit adoratrice, mettent la salle dans une exaspération telle, qu'Antoine rentre deux ou trois fois dans sa loge, nous disant: «Je n'ai jamais vu une salle pareille!»
Bon! après la réussite de la répétition générale, après cette assurance d'un succès, nous voici menacés d'un four. Et nous allons, Ajalbert et moi, très nerveux prendre un verre de chartreuse, au café voisin, où je dis à l'auteur de la pièce: «Avec ce public, n'en doutez pas un moment, le premier acte va être emboîté, et la seule chance que nous puissions avoir, c'est qu'Antoine relève la pièce au second acte.»
Au lever de la toile, je suis au fond d'une baignoire, où j'ai devant moi, des jeunes gens qui commencent à pousser des oh! et des ah! aux vivacités de la première scène. Mais aussitôt, ils se taisent, ils se calment, et je les vois bientôt applaudir comme des sourds.