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Vendredi 16 janvier.—Eugène Carrière, qui vient dîner à Auteuil, avec Geffroy, m'apporte pour la collection de «Mes Modernes» un portrait dudit Geffroy, sur le parchemin blanc de son bouquin: NOTES D'UN JOURNALISTE, un portrait ayant une étroite parenté avec les belles choses enveloppées des grands peintres italiens du passé.

Carrière et Geffroy me parlent du projet de faire ensemble un Paris, par de petits morceaux amenés sous le coup de la vision, sans l'ambition de le faire tout entier: un Paris fragmentaire, où se mêleraient les dessins du peintre à la prose photographique de l'écrivain.

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Dimanche 18 janvier.—La femme, l'idée du plaisir que cet être énigmatique pour un enfant, pouvait apporter à un homme, m'a été suggérée pour la première fois par mon père, disant à un compagnon d'armes devant moi—je n'avais pas plus de dix ans,—disant qu'à la suite de je ne sais quelle affaire en Autriche, il avait été fait prisonnier, et envoyé sur la frontière de la Turquie, et que jamais il n'avait été plus heureux, que le vin y était excellent, et qu'on avait, tant qu'on voulait, des femmes charmantes.

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Lundi 19 janvier.—C'est typique, ces femmes scandinaves, ces femmes d'Ibsen, c'est un mélange de naïveté de nature, de sophistique de l'esprit, et de perversité du cœur.

J'étais en train d'écrire, que je craignais la réponse de la censure, quand on m'apporte une dépêche d'Ajalbert, m'annonçant que la FILLE ÉLISA était interdite: «Vraiment dans la vie, je ne suis pas l'homme des choses qui réussissent!»

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Mardi 20 janvier.—Ajalbert m'arrive, la mine consternée. Il me représente la première, s'annonçant comme un succès, il me parle de 140 fauteuils d'orchestre déjà loués hier, puis il me peint la désolation des femmes jouant dans la pièce, la désolation de cette pauvre Nau, qui n'était pas venue à la première répétition, et à laquelle on annonçait dans le décor de la FILLE ÉLISA, que c'était la MORT DU DUC D'ENGHIEN qu'on allait y répéter.