Ah! le théâtre, c'est vraiment trop une boite à émotions, et une succession de courants d'espérance et de désespérance par trop homicide. Voici, après dîner, mon deuil fait de l'interdiction, une dépêche d'Antoine m'annonçant qu'il m'apportera une grande nouvelle dans la soirée.

Au fond, je crois que la nouvelle ne viendra pas, et que je veille pour rien.

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Jeudi 22 janvier.—Après les hauts et les bas d'espérance et de désespérance de ces jours-ci, je reçois une lettre d'Ajalbert, m'écrivant que Bourgeois, le ministre de l'Intérieur, oppose un refus formel à la levée de l'interdiction, et que Millerand doit l'interpeller samedi. Et dans son interpellation, il doit lire le passage du livre sur la prostitution de Yves Guyot, faisant l'éloge de la FILLE ÉLISA,—et cet Yves Guyot, est ministre de quelque chose dans le ministère actuel.

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Vendredi 23 janvier.—Ici, je retrouve Sarcey tout entier: après avoir fait un assez bénin compte rendu de la FILLE ÉLISA, le voilà rédigeant l'article le plus éreinteur de la pièce, pour noblement fournir au ministre et à la censure, des armes pour l'interdiction. Ah la belle âme!

Aujourd'hui, où je sais un interviewer à la cantonade, je jette rapidement sur le papier les idées que je veux développer.

L'INTERVIEWER.—Ça vous a étonné cette interdiction?

Moi.—Non… et cependant, tenez… sous un régime monarchique c'était logique, mais sous un gouvernement républicain, l'ironie de la chose est vraiment amusante pour un sceptique… Mais examinons de haut la question… Nous avons comme président, un président qui peut être un parfait honnête homme, mais qui est la personnification du néant, et qui n'a dû sa nomination qu'à la constatation par tous de ce néant, et par là-dessus c'est un président très pudibard… Maintenant nous avons une Chambre qui est la représentation de la médiocratie intellectuelle de la province… car à l'heure qu'il est, Paris est sous le joug de l'obscurantisme des prétendus grands hommes de chefs-lieux… Autrefois, du temps où il y avait plus de Parisiens à la Chambre, il y en avait certes de médiocres dans le nombre, mais le Parisien médiocre ressemble un peu à nos jeunes gens sans grande intelligence de la diplomatie, qui au bout d'un certain nombre d'années, par la fréquentation de l'humanité supérieure des grandes capitales ou ils passent, ont dépouillé quelque chose de leur médiocrité.

Or, ce monsieur du pouvoir exécutif, et ces médiocrates de province, ont le chauvinisme de la tragédie, du personnage noble. Mais comme l'intérêt est passé des Empereurs, des Rois de l'antiquité, aux marquis des XVIIe et XVIIIe siècles, puis des marquis aux gros bourgeois du XIXe siècle, ils entendent qu'on s'arrête à ce personnage noble de l'heure présente, et qu'on ne descende pas plus bas.