Il m'entretient de sa fatigue, de sa lassitude de corps, que chasse, un moment, son heure d'armes de tous les matins. Et il me dit son bonheur de se coucher maintenant, à deux heures du matin, revenant à ces années de vie commune avec sa danseuse de corde où il se couchait à cinq heures, forcé de s'installer avec elle, après la représentation, chez Riche jusqu'à une heure du matin, puis de déménager avec elle chez Hill, où ils demeuraient jusqu'à trois heures, puis de passer encore une heure dans un bar, en face, où se réunissaient tous les saltimbanques de Paris, l'homme qui marchait sur un doigt de la main, etc., etc., etc. Et enfin, sortant de là, désireux de se coucher, Scholl n'entendait-il pas l'enragée noctambule, une main tendue vers le lointain, s'écrier: «Est-ce que tout là-bas, je ne vois pas encore une petite lumière?»
Et il termine, en me disant aimablement, que la fréquentation de ce monde, lui a fait apprécier la vérité des FRÈRES ZEMGANNO.
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Lundi 24 octobre.—J'envoie à la princesse, un exemplaire de mon second volume du JOURNAL DES GONCOURT, paru ces jours-ci, avec cette lettre:
Princesse,
Je vous envoie un volume où il est parlé, plusieurs fois, de Votre Altesse. Je n'ai pas voulu sculpter en sucre, la figure historique que vous êtes, que vous serez. J'ai cherché à vous peindre, avec le mélange de grandeur et de féminilité qui est en vous, et même avec un peu de votre langue à la Napoléon; enfin j'ai cherché à vous peindre en historien, qui aime votre personne et votre mémoire, dans les siècles à venir. En tout cas, je crois pouvoir vous assurer que dans vos biographies passées, présentes, futures, on ne trouvera pas un hommage plus éclatant, rendu à votre cœur et à votre intelligence.
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Mardi 25 octobre.—Extraordinaire! Une presse comme je n'en ai jamais eu, jusqu'à Delpit qui nous traite, mon frère et moi, de grands écrivains!
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Vendredi 28 octobre.—Ah, la vérité! Que dis-je, la vérité!… non, mais tant seulement un millionième de vérité, comme c'est difficile à dire, et qu'on vous le fait payer. Tant pis, je l'aime cette vérité, et j'aime à la dire, ainsi que c'est permis de son vivant, à la dose d'un granule homéopathique… et oui, pour cette vérité telle quelle, s'il le faut, je saurais mourir, comme d'autres meurent pour une patrie… Puis vraiment, est-ce que nos illustres, nos académiciens, nos membres de l'Institut se figurent passer à la postérité, comme de petits bons dieux en chambre, sans alliage d'humanité aucune… Allons donc, ces hypocrisies de la convention, tous ces mensonges seront percés un jour, un peu plus tôt, un peu plus tard.