* * * * *

Samedi 29 octobre.—Aujourd'hui, je me trouve si enrhumé, que je n'ose pas aller au cimetière. C'est la première fois que je manque, pendant cette semaine des Morts, à la visite sur la tombe de mon frère.

Mais je passe toute la journée à relire sa maladie et sa mort, écrites, jour par jour, heure par heure, et cette relecture me décide à donner le morceau tout entier, dans le troisième volume de notre JOURNAL, en dépit de la pudeur de convention commandée à la douleur, du cant littéraire infligé au désespoir: c'est vraiment une trop éloquente et une trop réelle monographie de la souffrance humaine.

* * * * *

Lundi 31 octobre.—Deshayes attaché au Musée Guimet, en me rapportant un exemplaire de mon JOURNAL, envoyé à Burty, me dit qu'il est malade, en proie à des troubles nerveux, qui lui apportent une hésitation dans la trouvaille des mots: un cas, dit-on, de migraine ophtalmique. Il aurait désiré me voir, mais le médecin qui le soigne, a déclaré qu'il valait mieux qu'il ne vît personne, et qu'il avait besoin d'être traité tout autant par le silence que par le bromure de potassium.

Et comme Deshayes me demande à la place de l'exemplaire sur hollande, un exemplaire sur japon, ainsi que Burty en a reçu un du premier volume, et que je lui dis que je ne sais pas, si vraiment maintenant je pourrai lui en procurer un, il m'engage à ne pas lui faire cette réponse, mais à lui faire espérer un exemplaire, comme il le désire, parce qu'il craint que dans l'état nerveux où il se trouve, ma réponse n'amène une crise.

* * * * *

Mercredi 2 novembre.—Le vieux Larousse, cet ouvrier ébéniste, qui a l'air de sortir d'un roman de Mme Sand, me parlait de la difficulté d'avoir des bois qui ne jouent plus, disant que le bois reste toujours vivant, et qu'il lui faut, par un long et fort chauffage, chasser du corps cette sève, qui persiste sous son apparente mort.

Il m'entretenait d'un de ses amis, d'un simple forgeron, devenu le marteleur artiste du fer, et qui fabrique à présent des feux en fer forgé, représentant un rosier, avec la légèreté, la souplesse, l'embuissonnement de l'arbuste. Savez-vous comment il devint artiste, l'homme qui forgeait des fers à cheval? Il aimait beaucoup sa mère, et quand sa mère vint à mourir, il eut l'idée de forger, pour mettre sur sa tombe, un petit saule pleureur. Et la réussite l'amena ensuite à forger une branche de rosier, où commença à se révéler son incomparable talent.

* * * * *