Qui peut reconnaître dans le remaniement de la bâtisse, l'endroit où était la boutique de Vidalenc, cet antre aux carreaux poussiéreux, à la ferraille infecte garnissant la margelle de la porte, et tout bondé à l'intérieur de trésors? Ah! les merveilles, que j'ai vues là, et dans tous les genres, mais surtout quelles boiseries! quels lits à la duchesse, à la polonaise, à tombeau! quelles ottomanes! quels fauteuils à poches, à cartouches, en cabriolet, en confessionnal! Quelles chaises en prie-Dieu! Il semblait que ce magasin fût le garde-meuble de tout le mobilier contourné et si adorablement sculpté du dix-huitième siècle. Et vous marchiez de surprise en surprise, de tentation en tentation, précédé de Mme Vidalenc, au pas, ne faisant pas de bruit, à la robe d'Auvergnate, mais au bonnet garni de vieilles dentelles jaunes, si belles, si belles, que chaque fois que la princesse Mathilde les voyait, elle voulait les acheter.
Voici encore le pavillon de Mme Gibert, où derrière les vitres apparaissent encore quelques lions, en affreuse faïence ocre, mais sur toutes les fenêtres, est collée une large bande portant: Grand appartement pour le commerce à louer.
Et tout près de là, mon Dieu, je me rappelle, il y a bien longtemps, s'ouvrait la porte d'une allée, d'une allée, qui était tout le magasin du marchand anonyme de dessins et de gravures, où j'ai manqué, faute d'argent, toute une série de grandes sanguines de Fragonard, à huit francs pièce, représentant des danseuses du plus beau faire, et bien certainement, dessinées d'après des sujets de l'Académie royale de musique—sanguines, que je n'ai jamais vues repasser dans une vente.
Crispin, lui, existe toujours, Crispin chez lequel j'ai acheté un splendide lit, provenant du château de Rambouillet, et qui passait pour le lit, dans lequel couchait la princesse de Lamballe, quand elle habitait chez son beau-père, le duc de Penthièvre; Crispin, dont le rez-de-chaussée, autrefois tout plein d'une flamboyante rocaille dorée, de marbres, de bustes en terre cuite, d'objets de la plus haute curiosité, laisse apercevoir maintenant des meubles en imitation de l'ancien, des pendules en lyre, des feux aux sphinx du premier Empire.
Oui, à l'heure présente, Mme Gibert et Crispin—qu'est devenu Cheylus?—sont les seuls noms anciens demeurés sur les devantures de boutiques de bric-à-brac. Quant aux marchands qui sont morts ou qui ont déserté ces boulevards, ils sont remplacés par des vendeurs de meubles modernes, aux expositions se composant de mobiliers de salon en bois de chêne pour dentistes, de pendules de cabinet en marbre noir, de baromètres en noyer, de coffres-forts Huret et Fichet, entremêlés de vieux anges coloriés d'églises et de fausses poteries étrusques.
Les boulevards ont fait plus que de perdre leur caractère d'exposition permanente de la curiosité, ils ont pris un aspect provincial, avec leurs pauvres petites boutiques de modes, leurs salons de coiffeurs, tels qu'on en voit dans les plus misérables sous-préfectures, leurs marchandes de lainage, de corsets à 2 fr. 25, dont l'étalage se répand sur le pavé. Je remarque un certain nombre de papeteries et de miroiteries, où, aux photographies de toutes les actrices de Paris, sont jointes des peintures à l'huile anacréontiques, représentant de petites femmes nues, et qui coûtent de 5 à 6 francs. C'est aujourd'hui le grand commerce de ce boulevard.
Puis des industries à la fois hétéroclites et locales, des boutiques, sur lesquelles se voit: Ressemelage américain en 30 minutes; des boutiques de lunettes d'approche et d'instruments de mathématiques d'occasion, affichant sur leur auvent: Achat de reconnaissances du Mont-de-Piété; des boutiques de cordes et de poulies pour balançoires et trapèzes, des boutiques de boissellerie, qui se chargent de la réparation des tamis, etc., etc.
Et j'allais quitter le boulevard du Temple, quand en face du CAFÉ TURC, je m'arrêtai, un moment, devant le n° 42, la maison à la petite porte cochère basse, où demeurait autrefois Flaubert, la maison aux bruyants déjeuners du dimanche, et où dans les batailles de parole et les violences du verbe, la spirituelle et crâne Lagier apportait une verve si drolatique, si cocasse, si amusante. La maison n'a plus le sourire d'autrefois, son plâtre a vieilli, des persiennes fermées disent des appartements sans locataires, et dans une boutique du rez-de-chaussée, semblant avoir fait faillite, on lit sur une immense bande de toile, qui a l'air d'une ironie au-dessus du local vide: CABARET DE LA FOLIE: Tout Paris voudra voir les bandits corses.
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Jeudi 16 février.—Raffaëlli a commencé mon portrait aujourd'hui. Il me dit qu'il a d'abord été l'élève de Gérome, pendant trois mois, mais voyant qu'il ne trouvait pas là son affaire, il s'était mis à voyager en Italie, en Espagne, en Afrique, à l'effet d'attraper l'originalité, la personnalité qu'il voulait conquérir. Et cette originalité, il l'avait trouvée, tout bêtement, à son retour dans la banlieue, sans que tous ses voyages lui eussent servi à rien.