Mardi 21 février.—Je dîne avec Loti, chez Daudet.

Tout en entrant, il déclare qu'il a fini d'écrire, qu'il publiera encore quelques nouvelles, mais qu'il ne publiera plus un volume, qu'il se sent complètement épuisé, vidé. Cela est dit d'un ton froidement désespéré, avec une mélancolie, un découragement de la vie tout à fait extraordinaire.

Un moment, il cause de 250 à 300 dessins, exécutés par lui, pour un MARIAGE DE LOTI, que Guillaume a donnés à graver, par un graveur, qui a fait des Parisiennes, de ses Tahitiennes, et il travaille à les faire regraver.

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Dimanche 26 février.—Rodin m'avoue que les choses qu'il exécute, pour qu'elles le satisfassent complètement, quand elles sont terminées, il a besoin qu'elles soient exécutées tout d'abord, dans leur grandeur dernière, parce que les détails qu'il y met à la fin, enlèvent du mouvement, et que ce n'est qu'en considérant ces ébauches dans leur grandeur nature, et pendant de longs mois, qu'il se rend compte de ce qu'elles ont perdu de mouvement, et que ce mouvement, il le leur rend, en leur détachant les bras, etc., etc., en y remettant enfin toute l'action, toute l'envolée, tout le détachement de terre, atténués, dissimulés par les derniers détails du travail.

Il me dit cela, à propos de la commande que vient de lui faire le gouvernement du «Baiser», et qui doit être exécuté en marbre, dans une figure plus grande que nature, et qu'il n'aura pas le temps de préparer à sa manière.

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Mercredi 29 février.—Dans cette intimité qui se fait entre un peintre et son modèle, Raffaëlli me conte sa vie à déjeuner.

Il n'avait que quatorze ans, quand son père est ruiné dans le commerce, et le jeune homme de quatorze ans se trouve avoir une famille à soutenir. Il cherchait une carrière qui lui permît de gagner quelque argent, en faisant deux heures de peinture par jour; et il la trouvait cette carrière, à la suite d'une audition au théâtre, où on lui trouvait une belle voix et un sentiment musical, qui le faisaient engager.

Et le voilà gagnant 125 francs par mois, qu'il double de 125 autres francs, conquis comme soliste, au moyen de cachets de 15 francs, pour un grand enterrement ou un grand mariage; en sorte que le matin, il dessine à l'École des Beaux-Arts, qu'à onze heures, il chante dans une église, que dans l'après-midi il est à une répétition, que le soir, il joue. Et par là-dessus il passe une partie des nuits à lire et à écrire. Car il a une énorme ambition, et le désir irrité de devenir le premier de tous, en peinture, en littérature, en musique, en tout.