Enfin, avec le premier argent de sa peinture, avec les premiers 500 francs gagnés, il part avec sa jeune femme pour l'Italie. Mais à Rome, plus d'argent, et les voyageurs sans le sou, quand un peintre dont ils avaient fait connaissance, aide Raffaëlli à vendre un tableau, avec l'argent duquel il peut gagner Naples, où un hasard heureux le met en rapport avec une famille anglaise, qui lui demande des leçons pour deux grandes filles. Et dans ce pays des cailles à trois sous pièce, du vin à un sou la bouteille, des corbeilles de figues pour rien, les soixante francs que lui rapportent les deux miss, permettent à Raffaëlli et à sa femme de passer tout l'hiver, et de vivre dans une aisance que le ménage n'avait jamais connue.

Les voyages terminés, la multiplicité des occupations, la fièvre du travail, donnaient au peintre une maladie nerveuse, qui le privait absolument de sommeil, et lui apportait les maniaqueries de ces terribles maladies: le faisant emménager soudainement dans une maison de banlieue, entrevue par hasard, et lui faisant passer deux ou trois mois d'hiver, en cette location d'été.

Enfin il se guérit de sa maladie nerveuse, en se livrant à des promenades à pied de six heures, passant toujours par les mêmes routes, en évitant ainsi l'inquiétude des nouveaux et inconnus chemins. Il me dit que l'habitation à Asnières lui a fait beaucoup de bien, que le voisinage de l'eau l'a calmé, et que, tous les matins, il va faire un tour de dix minutes, au bord de la Seine, et qu'il revient de cette promenade avec un singulier bien-être.

* * * * *

Jeudi 1er mars.—Le côté Pompes Funèbres dans les journaux! On parlait, ce soir, des cartons du Figaro portant: Affaires en souffrance. Ce sont les articles faits d'avance sur les gens qui sont en train de mourir, et qu'on garde, même quand ils réchappent, pour éviter de payer un autre article dans l'avenir. Et il était question des expressions employées ad hoc. On dit c'est: un mort d'un écho, pour le distinguer du mort des simples informations, dont l'enregistrement dans les colonnes du Figaro, est payé de quelques sous moins cher la ligne, que le premier.

* * * * *

Dimanche 4 mars.—Un mot qui peint l'érotisme cérébral, dans lequel est plongé ce pauvre Burty. Il rencontre, il y a un mois, Céard, et lui dit: «Je suis en train de lire le JOURNAL DES GONCOURT, dont il m'a envoyé un exemplaire sur papier du Japon… sur ce beau papier lisse… c'est une jouissance pour moi, comme si je le lisais sur des cuisses de femmes.»

Dîner avec Zola chez les Charpentier.

Au régime de ne plus boire en mangeant, et de ne plus manger de pain, Zola, en trois mois, est maigri de vingt-huit livres.

C'est positif, son estomac s'est fondu, et son individu est comme allongé, étiré, et ce qui est parfaitement curieux surtout, c'est que le fin modelage de sa figure passée, perdu dans la pleine et grosse face de ces dernières années, s'est retrouvé, et que, vraiment, il recommence à ressembler à son portrait de Manet.