Vendredi 6 avril.—Antoine dîne, ce soir, chez Daudet. C'est un garçon mince, frêle, nerveux, avec un nez un rien vadrouillard, et des yeux doux, veloutés, tout à fait séducteurs.
Il confesse ses projets d'avenir. Il veut encore deux années entières, consacrées à des représentations, comme celles qu'il est en train de donner, deux années, pendant lesquelles il apprendra à fond son métier et les éléments de la direction d'un théâtre. Après quoi, il a la foi d'obtenir du gouvernement une salle et une subvention, et cela au moment où il espère avoir 600 abonnés, soit 60 000, et avec ce roulement d'une centaine de mille francs, cette salle à la location gratis, le concours d'acteurs découverts par lui, et payés raisonnablement, il se voit directeur d'un théâtre, où l'on jouera cent vingt actes par an,—un théâtre où l'on débondera sur les planches, tout ce qu'il peut y avoir d'un peu dramatique dans les cartons des jeunes. Car quel que soit le succès d'une pièce, son idée serait qu'elle ne fût jouée que quinze jours, quinze jours au bout desquels, l'auteur serait libre de la porter sur une autre scène.
Quant à lui qui continuerait à jouer, il ne demanderait qu'un traitement de douze mille francs, gardant jalousement la direction littéraire, mais abandonnant la direction financière à un comité.
Et il plaisantait sur le fauteuil d'un abonné, payé cent francs, et qui, avec un peu de chance venant à l'entreprise pourrait donner deux ou trois cents francs de dividende.
Il y a vraiment là, une idée neuve, originale, très favorable à la production dramatique, une idée digne d'être encouragée par un gouvernement.
Et il fait vraiment plaisir à entendre, cet Antoine, avouant avec une certaine modestie, qu'il y a beaucoup d'engouement à son égard. On sent à ses yeux brillants, hallucinés, qu'il croit à son œuvre, et il y a du convertisseur dans ce cabotin, qui à l'heure qu'il est, a complètement conquis à ses idées, son père, un vieil employé de la Compagnie du gaz, où était également le fils,—son père, dans le principe, tout à fait rebelle à ses essais dramatiques.
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Dimanche 8 avril.—Ce matin, Voillemot, ce peintre que je n'ai pas vu, je crois bien, depuis vingt-cinq ans, tombe chez moi, avec sa tignasse rutilante d'autrefois devenue toute blanche, une grosse face mamelonnée et tuberculeuse, un estomac dilaté par les innombrables bocks, absorbés pendant toute sa vie.
Nous parlons du passé de Peyrelongue, ce marchand de tableaux phénoménal, qui n'a jamais vendu un tableau de sa vie, de Galetti, de Servin, de Pouthier, des uns et des autres, morts ou disparus, enfin de Dinochau, le cabaretier de la littérature sous l'Empire.
Et à ce propos, il me conte qu'il est le fondateur de Dinochau, qu'un entrepreneur-décorateur l'ayant employé dans un moment, où il était sans travail et sans commandes, lui avait dit à la fin d'une journée: «Si nous allions prendre une absinthe en face?»