Oui, tout ce monde, devant ces lithographies avant la lettre, devant cette merveilleuse «Comédie humaine» au crayon, réalisée avec un procédé, à l'heure actuelle complètement perdu, tout ce monde semble avoir une taie sur l'œil. Du reste dans ces expositions, il ne s'agit pas de voir les choses exposées, il s'agit de voir les autres et surtout de se faire voir.
Ce soir, une lune rose, toute diffuse dans un ciel couleur de brouillard de perle: un ciel d'impressions japonaises.
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Jeudi 26 avril.—Pendant que je suis en train de faire le départ du troisième volume de mon JOURNAL, apparaît dans l'entre-bâillement de la porte du cabinet de Fasquelle, la tête de Zola, et cette tête amaigrie, et si joliment amenuisée, que j'ai vue il y a un mois, sous les embêtements de GERMINAL, et l'exaspération de la non-réussite, a le décharnement d'une profonde maladie intérieure.
La parole du romancier est colère, strangulée. Il dit de sa pièce: «Oh! ça disparaîtra avant huit jours… ils font 2 800… dans deux ou trois jours, ils feront 2 000… et il y a 3 000 francs de frais… Quand j'ai vu le succès fait par la presse, aux SURPRISES DU DIVORCE, je me suis bien rendu compte de ce qui m'attendait… Oui, ils veulent des choses gaies!… Ma femme? ma femme, elle est au lit, elle a une bronchite… Pardon, je vous laisse, j'ai un tas de courses… j'ai hâte d'être à Médan… Et dire qu'avec cette pièce, ils m'ont empêché de travailler à mon roman… et que j'en ai jusqu'au mois d'août.»
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Vendredi 27 avril.—Au Théâtre-Libre, LE PAIN DU PÉCHÉ d'Aubanel, mis en vers par Paul Arène.
Dans un entr'acte, Daudet me raconte qu'Aubanel lui avait lu la pièce à lui et à Mistral, à Arles, dans le vieux cimetière des Aliscamps: Mistral et lui couchés dans une tombe antique, et Aubanel faisant sa lecture dans une autre tombe. Ceci se passait en 1861.
Ce qu'il y a d'amusant, c'est que ce «Pain du péché», ce pain mortel à tous ceux qui en mangent, ce pain ennuyeusement symbolique, que moi et tout le monde, prenions pour une légende de la localité, serait, d'après Daudet, une pure imagination d'Aubanel.
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