C'était drôle, ce memento mori qu'on heurtait, à tout moment, dans cette petite fête, autour du monde.
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Mardi 11 avril.—Devant la persistance de mon mal d'yeux, et la crainte de devenir aveugle, je me dépêche d'emmagasiner en moi, le vert des arbres, le bleu des yeux d'enfants, le rose des robes de femmes, le jaune des affiches sur un vieux mur, etc.
Ce soir chez Daudet, répétition de la pantomime de Margueritte, où Invernizzi fait la Colombine rose, montée sur de hautes bottines noires. Dans son jeu mêlé de danse: une valse à l'effet de triompher de la résistance de Pierrot, une valse, les bras derrière le dos, d'une volupté charmante.
La répétition finie, on cause pantomime, et je conseille à Margueritte de jouer sans blanc: le plâtrage, tuant sous sa couverte, tous les jeux délicats et subtils d'une physionomie. Et avec Daudet, nous disons, qu'il faudrait renouveler la pantomime, jeter à l'eau tous les gestes rondouillards, tous les gestes qui racontent, et ne garder que les gestes de sentiment, les gestes de passion, auxquels Margueritte mettrait les grandes lignes de sa pantomime,—et nous parlions d'une pantomime sur la peur, dont ses traits savent si éloquemment rendre l'expression.
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Samedi 21 avril.—La poésie, il ne faut pas l'oublier, c'était autrefois toute l'invention, toute la création, toute l'imagination du temps passé… Aujourd'hui il y a encore des versificateurs, mais plus de poètes, car toute l'invention, toute la création, toute l'imagination du temps présent est dans la prose.
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Lundi 23 avril.—Vraiment ça dépasse l'imaginative, l'imbécillité de la critique d'art en ce moment. Cham ce caricaturiste, aux caricatures qui semblent ramassées sur un cahier de collégien, devient un artiste immense, et l'on n'ose plus mettre le nom de Gavarni parmi les noms des dessinateurs, qui peuvent amener du monde à l'Exposition de la caricature.
Au quai Malaquais, la première personne sur laquelle je tombe, est Pierre Gavarni, aussi navré et encoléré que je le suis, de l'injustice commise envers le talent de son père, par toute la presse. Et il est obligé de convenir, que je lui avais prédit tout ce qui se passe en ce moment, et que je l'avais prêché violemment, pour faire une exposition de l'œuvre de son père tout seul, et non avec Daumier, parce que je ne doutais pas, qu'avec Daumier, le républicain, on assommât Gavarni le réactionnaire, le corrompu. Mais enfin l'assommement a été au delà de ce que je supposais: l'homme qui a fait les dessins de Vireloque, a été considéré comme un illustrateur pour confiseur. Ah! la critique d'art du moment!