Lundi 5 novembre.—En allant à ROLANDE, dans le tête-à-tête du coupé, Daudet me raconte comment il est arrivé à faire une pièce, à la suite de l'IMMORTEL, en en cherchant une dans le roman, et se voyant empêché de la faire. Il me joue presque une des scènes qui est en germe dans son cerveau, une scène d'empoisonnement. La duchesse ruinée et se refusant au divorce, le jeune Astier a la tentation de l'empoisonner, et l'empoisonnement est joliment imaginé. D'un flacon de cyanure qu'il vient d'enlever à une maîtresse qui voulait se suicider, par suite du désespoir d'être quittée par lui, il verse quelques gouttes dans un verre d'eau que lui a demandé la duchesse, mais au moment où elle va boire, il lui dit, pris d'un remords soudain: «Ne bois pas!» La femme qui a le sens de ce qui se passe, lui jette un poverino, où il y a comme une maternité pardonnante, et lui tend les papiers du divorce.

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Mercredi 14 novembre.—Aujourd'hui, c'est la lecture de GERMINIE LACERTEUX, à l'Odéon.

Une émotion qui me fait sauter de mon lit de très bonne heure, et un état nerveux qui me rend le transport en voiture insupportable, comme inactif, et me fait descendre longtemps, avant d'arriver au théâtre.

Porel lit, et lit très bien la pièce. La lecture produit un grand effet. On rit et on a la larme à l'œil. Dumény, qui, avant de connaître la pièce, m'avait laissé voir la peur, qu'il avait de son rôle, l'accepte gaiement. Quant à Réjane, elle me semble tout à fait tentée du rôle, par une curiosité brave.

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Mardi 20 novembre.—Un jeune interne, qui vient me voir, ce soir, me disait que les femmes ayant confié le secret de leur maladie à un médecin, ont pour sa discrétion, une reconnaissance attendrie touchant à l'amour. Et quand, il ne devient pas leur amant, ce médecin a sur elles, la puissance d'un confesseur.

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Jeudi 22 novembre.—Cette GERMINIE LACERTEUX me met dans un état nerveux, qui me réveille tous les matins, à quatre heures, et me donne une fièvre de la cervelle, où tout éveillé, je vois jouer la pièce, dans des transports d'enthousiasme d'un public de songes.

Daudet est, dans le moment, tout pris, tout absorbé, tout dominé par la lecture des ENTRETIENS d'Eckermann avec Gœthe. Il déplore que nous n'ayons pas chacun de nous, un Eckermann, un individu sans vanité personnelle aucune, mettant, selon mon expression, tout ce qui flue de nous, dans les moments d'abandon ou de fouettage par la conversation: enfin toute cette expansion de cervelle ou de cœur, bien supérieure à ce que nous mettons dans nos livres, où l'expression de la pensée est, comme figée par l'imprimé.