On dirait vraiment que les décorateurs ferment les yeux, à tout ce qui leur tombe dessous. Il y a à vingt pas d'ici, une crémerie qui, d'après des photographies, qu'on ferait peindre par un peintre de charcutier, donnerait un décor cent fois plus réel. Mais la réalité du décor dans les pièces modernes, semble aux directeurs de théâtre, sans grande importance.
Réjane est admirable par son dramatique, tout simple, tout nature. Un moment, elle parle de la force nerveuse, que donnent les planches, et de sa crainte de jeter dans l'orchestre, la grande Adèle, quand elle la bouscule, à la fin du tableau des fortifications. À ce sujet, elle raconte, que jouant avec je ne sais plus qui, elle s'étonnait d'avoir les bras tout bleus, et qu'elle avait reconnu, que ça venait d'un petit coup de doigts, qu'il lui donnait à un certain instant.
Le théâtre, un endroit particulier pour la fabrication des imaginations anxieuses, peureuses. Je ne sais pourquoi, aujourd'hui, ma pensée va à la censure, à son veto, et j'interroge les attitudes des gens, les réponses qu'ils font à des questions quelconques, et malgré moi, j'y cherche des dessous ténébreux, confirmant ma pensée.
Je descends jusqu'au boulevard, avec Dumény, qui me montre des lithographies de Gavarni, ad usum Jupillon, qu'il tire de sa poche, et me parle de la manière de se faire une bouche méchante, en la dessinant, dans le maquillage, de la minceur d'une bouche de Voltaire, et la relevant d'un rictus, dans un seul coin.
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Samedi 1er décembre.—Ce matin, de Béhaine tombe chez moi, au moment où je m'habillais pour la répétition, et reste déjeuner avec moi. Il me confirme que l'Italie est toute à l'agressivité, et il croit que nous aurons la guerre au printemps.
Ce soir, Frantz Jourdain, que j'emmène faire un croqueton d'un marchand de vin pour ma pièce, me ramène dîner chez lui.
Là, le bibliophile Gallimard, m'apprend aimablement, qu'il va faire pour sa bibliothèque une édition de GERMINIE LACERTEUX, avec dessins et eaux-fortes de Raffaëlli, et préface de Gustave Geffroy, dont il n'y aura que trois exemplaires: le premier pour lui, le second pour moi, le troisième pour Geffroy.
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Lundi 3 décembre.—Dumény vient, ce matin, à l'effet de se faire une tête de «roux cruel» sur l'Oiseau de passage de Gavarni, dont j'ai le dessin. Pendant qu'il en prend le croqueton, il me dit: «Ah! votre JOURNAL, c'est bien curieux… et je regrette bien de n'avoir pas écrit des notes plus tôt… mais j'ai commencé à en écrire l'année dernière.» Décidément, immense sera le nombre de journaux autobiographiques, que va faire naître dans l'avenir, le JOURNAL des deux frères.