Colombey n'a qu'un bout de rôle, qu'il joue d'une manière merveilleuse. C'est la fin d'une ivresse, dans laquelle remontent des renvois de vin mal cuvé. De le voir jouer ainsi, cette scène, ça me rend aujourd'hui tout à fait insupportable, la suppression du tableau du dîner, dans le bois de Vincennes, où il aurait été si amusant, si drolatique.

Oui, à propos de cette scène, quand je lui ai lu la pièce, Porel m'a dit, que c'était d'un comique lugubre, mais c'est le comique de l'heure présente, le comique fouetté, nerveux, épileptique, hélas! Le gros, rond et gai comique, genre Restauration, c'est mort, ça ne se fabrique plus en France, en l'an 1888. Puis au fond, au théâtre, les choses dangereuses ne le sont pas, quand elles sont jouées par des acteurs de grand talent.

Une remarque. Ce Colombey est le seul acteur, qui ne subisse pas l'inspiration de Porel, et a dû montrer qu'il ne voulait pas la subir, car Porel ne lui fait aucune observation, et le laisse jouer, comme il veut.

Oh! ce Porel, il faut bien l'avouer, ce Porel est d'une fécondité d'imaginations, d'une richesse d'observations, d'une abondance de ressouvenirs d'après nature. Il a fait vivant, ce rôle de la grande Adèle, par un tas d'attitudes de fille à soldat, par un monde de détails caractéristiques, que donne la fréquentation des pioupious. Il a varié son éternel et gauche frappement de cuisse, par des saluts militaires faits, la main à la tempe, avec des dandinements de corps triomphants de tambour-major, etc., etc.

Et pour Mlle de Varandeuil, dans la grande scène de la fin, au milieu du tragique de la situation, il a coupé les tirades, par une occupation sénile de son feu, par des attouchements persistants de pincettes, par des gestes maniaques de vieilles gens. Ah! c'est un metteur en scène tout à fait remarquable que Porel, et qui apporte à un rôle, je le répète, une partie psychique, que je ne rencontre sur aucune autre scène.

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Mardi 4 décembre.—Voici la guerre qui commence contre la pièce. Les journaux font d'avance un tableau des souffrances de la pudeur des actrices, chargées d'interpréter GERMINIE LACERTEUX. Et les cafetiers du quartier Latin se joignent aux journalistes, furieux de ce seul entr'acte, que je veux introduire au théâtre, et qui réduit à un bock, les cinq, qu'on buvait avec les cinq actes et les cinq entr'actes.

Porel annonce, aujourd'hui, que GERMINIE LACERTEUX passera, samedi 15 décembre.

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Mercredi 5 décembre.—Hier, j'ai donné un exemplaire de l'édition illustrée de LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE à Réjane, qui m'a dit: «Aujourd'hui je ne suis pas belle, je n'ai pas mon ondulation de dix francs, je vous embrasserai seulement demain.» En arrivant au théâtre, on me remet d'elle un billet de remercîment tout charmant, où elle veut bien me dire, que Germinie est sa passion, et qu'elle y apportera toute la vie et la vérité qui sont en elle.