Mercredi 19 décembre.—Hier à l'Odéon Gouzien me parlait de la mauvaise humeur, causée chez les journalistes, par la suppression de la répétition générale. Ce matin cette mauvaise humeur transperce dans les journaux.
Toute la matinée et l'après-midi, je travaille à finir la pétition à la Chambre des députés, un morceau que j'ai écrit avec mes nerfs, et que je crois un des bons morceaux que j'ai écrits.
Bon! à la sortie de chez moi, un brouillard qui me fait craindre, que les voitures ne puissent pas circuler, ce soir. Pour tuer l'avant-dîner, je vais chez Bing, où je ne peux m'empêcher de quitter de l'œil les images, que Lévy me montre, et de me promener d'un bout de la pièce à l'autre, en parlant de ce soir.
Et aussitôt dîner, dans l'avant-scène de Porel avec les Daudet, moi, tout au fond, et invisible de telle manière, que Scholl, qui vient parler avec Daudet sur le rebord de la loge, ne me voit pas.
Un public de première, comme jamais on n'en a vu à l'Odéon, assure Porel.
La pièce commence. Il y a deux mots, dans le premier tableau, sur lesquels je comptais pour m'éclairer sur la disposition du public. Ces deux mots sont: «une vieille bique, comme moi» et «des bambins, qu'on a torchés». Ça passe, et je conclus en moi-même que la salle est bien disposée.
Au second tableau, quelques sifflets, et commencement du soulèvement de la pudeur de la salle: «Ça sent la poudre, j'aime ça!» laisse échapper Porel, sur un ton pas vraiment très amoureux de la poudre.
Daudet sort, pour calmer son fils, qu'il entrevoit prêt à batailler, et revient bientôt avec une figure colère, et accompagné de Léon, disant, que son père avait une tête si mauvaise dans les corridors, qu'il a craint qu'il se fît une affaire, et je regarde, vraiment touché au fond du cœur, le père et le fils, se prêchant réciproquement la modération,—et tout aussi furieux, l'un que l'autre, en dedans.
La lutte entre les siffleurs et les applaudisseurs parmi lesquels on remarque les ministres et leurs femmes, continue aux tableaux du bal de la «Boule-Noire» au tableau de la «Ganterie de Jupillon».
Enfin arrive le tableau du dîner des petites filles. Là, je l'avoue, je me croyais sauvé. Mais les sifflets redoublent. On ne veut pas entendre le récit de Mme Crosnier. On crie: Au dodo les enfants! et j'ai, un quart d'heure, l'anxiété douloureuse de croire qu'on ne laissera pas finir la pièce… Ah! cette idée était dure, car comme je l'avais dit à mes amis, je ne sais pas quelle sera la fortune de ma pièce, mais ce que je voudrais, ce que je demande, c'est de livrer la bataille, et j'ai eu peur de ne pas la livrer jusqu'au bout.