On descend dans la salle. Ce n'est point encore la répétition de la censure, comme on l'avait décidé. Cette répétition est remise à lundi, et la pièce reculée à mercredi. La pauvre Réjane, cause de ce retard, n'arrive qu'à deux heures. Elle a dû se faire donner un coup de lancette dans la bouche, et a eu à la suite du coup de lancette, une crise de nerfs, et est obligée de jouer, le cou et la tête tout empaquetés.
Il est amusant ce Loti, sous sa gravité de pose et de commande, avec l'éveil, par moments, de ses yeux éteints devant cette cuisine du théâtre; et sa vue semble jouir délicieusement de la montée des décors, de l'abaissement des plafonds, et ses oreilles se pénétrer curieusement de l'argot de la machination. Et, on le voit avec quelque chose d'un provincial, amené dans les profondeurs intimes du théâtre, se frotter aux hommes et aux femmes de l'endroit, attiré, séduit, hypnotisé. Un moment cependant le marin se révèle, et sur les récriminations et les rebiffements des machinistes, il laisse échapper: «On voit que ce ne sont pas des soldats, la manœuvre ne se fait pas au sifflet!»
Devant le jeu de Mme Raucourt, un peu grisée par les compliments, soulignant trop la méchanceté noire de son rôle, il s'écrie: «Vous êtes heureux qu'on ne vous joue pas dans un port de mer, les marins monteraient sur le théâtre, battre Mme Jupillon et son fils.»
Réjane me contait, que sa petite fille âgée de deux ans, disait au sujet de sa fluxion: «Maman joue Geminie de M. Goncou, et maman est enflée.»
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Lundi 17 décembre.—Je laisse Porel dans son cabinet, en tête à tête avec les censeurs.
Au milieu de clouements à grands coups de marteau, un conciliabule qui n'en finit pas, entre un machiniste, un pompier au casque qui brille, auquel se mêle la voix de la souffleuse, qui a l'air de sortir d'une cave, pendant qu'un décorateur fait un croquis pour retoucher la chambre de Mlle de Varandeuil. Enfin Porel vient s'asseoir sur les premiers bancs de l'orchestre entre les censeurs.
Admirable de gaucherie cette Réjane! pendant qu'avec ses bras rouges de laveuse de vaisselle, dans sa toilette de bal de vraie bonne, elle tourne sous les yeux de sa maîtresse… Pas la moindre coquetterie bête de femme, à preuve le chapeau ridicule du bal de la Boule-Noire… C'est vraiment une actrice!… Dans l'idylle du second tableau, quel triste et pudique abandon, mais, mais… je ne sais pas, pour une scène d'amour si poétique,—la robe de bonne me fait une petite impression de froid,—en sera-t-il de même avec le public?… Oh, elle est merveilleuse, tout le temps, Réjane! et au moyen d'un dramatique tout simple, du dramatique que je pouvais rêver pour ma pièce… Et comme dans la scène de l'apport de l'argent, pour le rachat de la conscription, elle dit bien et d'une voix tellement remuant les entrailles: «Pas plus que l'autre, pauvre ami… pas plus que l'autre!…» Et la jolie trouvaille, qu'elle a faite dans la scène de l'hôpital, de cette toux, qu'elle a seulement, quand elle parle de choses d'amour.
Une location frénétique. Des députés, me dit Porel, en le quittant, ont loué une grande avant-scène; ils veulent assister à cette émeute littéraire.
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