Mais là, monsieur Sarcey, où vous n'êtes pas vraiment sincère, où vous ne dites pas la vérité, c'est quand vous déclarez que la pièce est ennuyeuse, horriblement ennuyeuse, sachant très bien, que c'est le moyen élémentaire de tuer une pièce, le moyen inventé par votre syndicat dramatique. La pièce peut être mauvaise d'après vos théories littéraires, mais une pièce où les spectateurs sont près d'en venir aux mains, et où les spectatrices—du moins les spectatrices honnêtes—versent de vraies larmes, non, non, Monsieur, cette pièce n'est pas ennuyeuse.

Enfin, Monsieur, vous pontifiez, toutes les semaines, du haut de vos douze colonnes du Temps, comme si vous prêchiez la vraie esthétique théâtrale, la grandissime esthétique de l'École normale. Mais en êtes-vous bien sûr? Moi je crois que vous vous illusionnez, et que la jeune École normale vous trouve un critique démodé, un critique perruque, un critique vieux jeu, et voici la lettre qui va vous le prouver:

Monsieur,

Bien qu'il y ait de la hardiesse à adresser des félicitations à un homme tel que vous, je me risque à vous offrir les miennes, sûr que le témoignage de la jeunesse ne vous est pas indifférent, car il est sincère, et c'est un gage de l'avenir: ce que nous aimons nous le ferons triompher, quand nous serons des hommes.

Je suis élève de l'École normale. J'imagine que vous ne l'aimez guère. Nous sommes donc moins suspects que qui que ce soit, nous qui avons combattu pour vous, le bon combat, hier soir. C'est en mon seul nom que je vous écris, mais nous étions foule à vous acclamer à la troisième de GERMINIE. Nous étions venus pour protester contre l'indigne cabale, qui n'a pas cessé de s'attacher à vous, et pour forcer le respect dû à votre talent. Nous n'étions pas venus pour applaudir. Mais votre pièce nous a saisis, bouleversés, enthousiasmés, et des jeunes gens qui, comme moi, ne vous connaissaient guère, trois heures avant, et qui n'avaient pour votre art qu'une estime profonde, sont sortis pleins d'une admiration affectueuse pour vous. Oui, j'aime votre vue nette de la vie, j'aime votre amour pitoyable de ceux qui aiment et qui souffrent, j'aime surtout la sobriété discrète et vraie de votre émotion, de vos peintures les plus poignantes. Merci de ne point sacrifier au goût du gros public, de ne point lui faire de concessions, ni même de demi-concessions.

R…
Élève de l'École normale.

Le nom du signataire de la lettre, monsieur Sarcey, vous me permettrez de ne pas l'imprimer en toutes lettres, j'aurais trop peur que vous le fassiez enfermer dans l'ergastulum de l'École.

Ce soir, pendant l'heure que je passe à l'Odéon, quelques sifflets, qu'exaspère l'apostrophe d'une jeune femme, assise aux fauteuils de balcon, jetant aux siffleurs: «Ils sifflent parce qu'ils se sentent capables d'en faire autant que Jupillon!»

* * * * *

Jeudi 27 décembre.—Discussion à table avec Daudet, où je soutiens qu'un homme qui n'a pas été doué par Dieu du sens pictural, pourra peut-être, à force d'intelligence, goûter quelques gros côtés perceptibles de la peinture, mais n'en goûtera jamais la beauté intime, la bonté absconse au public, n'aura jamais la joie d'une coloration, et je lui parlais à ce propos de l'eau-forte, de ses noirs, de certains noirs de Seymour-Haden qui mettent l'œil dans un état d'ivresse chez l'homme, au sens pictural. Je lui parlais encore des gens, n'ayant pas reçu ce don du ciel, et s'efforçant de chercher dans la peinture, les côtés dramatiques, spirituels, littéraires enfin: tout ce qui n'est pas de la peinture, et qui ne me parle pas, et qui me fait préférer un hareng saur de Rembrandt, au plus émouvant tableau d'histoire, mal peint.