[Note 1: Voici ma réponse qui a été écrite sous le coup de l'article du Temps, mais qui n'a pas été publiée.]
Voyons, monsieur Sarcey, causons un peu théâtre. Je ne veux pas entrer dans le détail; et chercher à vous démontrer que mes tableaux n'ont pas été choisis, si à l'aveuglette, que vous le dites, et, que l'homme qui veut bien écouter la pièce, y trouvera cette perversion de l'affectivité, qui, selon vous, manque. Prenons la question de plus haut.
Vous avez été toujours, Monsieur, un étonnement pour moi, par le bouleversement, que vous avez porté dans la conception que je m'étais faite du normalien, car je dois vous l'avouer, je voyais dans le normalien, un homme tout nourri des beautés et des délicatesses des littératures grecque et latine, et allant dans notre littérature, aux œuvres d'hommes, s'efforçant d'apporter, autant qu'il était en leur pouvoir, des qualités semblables, et tout d'abord une qualité de style, qui, dans toutes les littératures de tous les temps et de tous les pays, a été considérée comme la qualité maîtresse de l'art dramatique.
Mais non, ce que vous admirez, avec le plus de chaleur d'entrailles, et qui, selon votre expression, ne vous laisse pas un fil de sec sur le dos, c'est le plus gros drame du Boulevard du Crime, ou la jocrisserie, au comique le plus épais. C'est pour ces machines-là que vous avez le rire le plus large et la plume la plus enfiévrée d'éloge. Car parfois vous êtes un peu dur même avec Augier, Dumas et les autres… et n'aviez-vous pas près de cinquante ans, quand vous vous êtes aperçu du talent de Victor Hugo, et que vous avez bien voulu vous montrer bonhomme, à son égard?
Oui, Monsieur, vous ne semblez pas vous douter, mais pas vous douter du tout, que dans la scène de l'apport de l'argent, dans la scène du bas de la rue des Martyrs, il y a sous le dire de l'admirable Mlle Réjane, une langue qui, par sa concision, sa brièveté, le rejet de la phrase du livre, l'emploi de la parole parlée, la trouvaille de mots remuants, enfin un style théâtral qui fait de ces tirades, des choses plus dramatiques, que des tirades, où il y aurait sous la voix de l'actrice, de la prose de d'Ennery ou de Bouchardy.
Eh bien, tant pis pour vous, si comme critique lettré de théâtre, vous ne faites pas la différence de ces deux proses.
Maintenant n'est-ce encore rien, des caractères dans une pièce? Et les caractères de Mlle de Varandeuil, de Germinie, de Jupillon, vous les trouvez n'est-ce pas inférieurs aux caractères de n'importe quel mélodrame du boulevard.
Or donc, le style, les caractères n'entrant point en ligne de compte dans votre critique, accordez-vous quelque valeur aux situations? Pas plus! Ce tableau frais et pur du dîner des fillettes, servi par cette servante enceinte, et se terminant par l'emprunt des quarante francs de ses couches, ce tableau en dépit de l'empoignement du public de la première—un des plus dramatiques du théâtre de ce temps, vous ne le trouvez qu'odieux, mal fait, et sans invention aucune. Et toute votre esthétique théâtrale, monsieur Sarcey, consiste dans la scène à faire.
Mais la scène à faire, êtes-vous bien sûr que vous êtes le seul, l'unique voyant, patenté et breveté de cette scène? Avant tout, pour la scène à faire, il faut de l'imagination, et permettez-moi de vous dire, que si vous avez une grosse tête, vous avez une cervelle comparativement petite à cette tête: cervelle dont nous connaissons les dimensions et la qualité des circonvolutions, par la lecture de vos œuvres d'imagination. Et savez-vous que chez moi, lorsque, le dimanche, par hasard on a lu le Temps, et que vous proposez de remplacer la scène de l'auteur par une scène de votre cru, tout le monde, spontanément, et sans aucun parti pris contre votre personne, trouvait que votre scène était vulgaire, commune, était la scène à ne pas faire.
Et puis, Monsieur, la scène à faire, c'est le renouvellement du secret du théâtre, de cette vieille mystification, si vertement blaguée par Flaubert: ça fait partie du parapharagamus des escamoteurs, c'est le facile moyen d'abîmer une pièce, sans donner la raison valable de son éreintement. Là-dessus, un conseil charitable que je vous donne, Monsieur: ne jouez plus trop de cette rengaine, le bourgeois même, je vous le jure, commence à ne plus couper dans la scène à faire.