Vendredi 17 avril.—À la suite du four de SARAH MOORE, dépêche de Daudet qui m'annonce la reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL, à l'Odéon, mardi.
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Mardi 21 avril.—Aujourd'hui, à propos de l'assassin Marchandon, il est question, chez Brébant, du besoin actuel d'une morale quelconque, et là-dessus Renan de s'écrier: «qu'un jour ou l'autre, on sera obligé d'arriver à un cours de morale laïque, à une espèce de succursale de la morale catholique.»
Puis, tout à coup, la tablée des philosophes et des politiciens se met à batailler à côté des deux termes: infini et indéfini, faisant sonner de grands mots ayant l'air d'idées, mais qui ne sont que des sonorités vides et retentissantes.
Notre dîner du dix-neuvième siècle, est en train de ressembler à une moyenâgeuse école de la rue du Fouace, débagoulant et logomachant de la scolastique.
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Jeudi 23 avril.—Mme Commanville me consultant l'année dernière, au sujet de la publication des lettres de Flaubert, et me demandant qui, elle devait charger d'écrire l'introduction, je lui dis qu'elle était bien bonne de chercher un biographe de son oncle, elle qui avait été élevée par lui, et dont toute la vie s'était passée, pour ainsi dire, à ses côtés. Aujourd'hui, elle vient me lire sa notice, et la biographie de Flaubert est vraiment toute charmante dans son intimité, avec les détails de l'influence d'une vieille bonne, du conteur d'histoires Mignot, avec l'intérieur un peu sinistre de l'habitation à l'hôpital de Rouen, avec l'existence à Croisset, avec les soirées dans le pavillon du fond du jardin, se terminant par cette phrase de Flaubert: «C'est le moment de retourner à Bovary!» phrase qui faisait naître dans l'esprit de l'enfant, l'idée d'une localité, où son oncle se rendait la nuit.
La fin du travail est bien un peu écourtée. On sent la fatigue d'une personne, qui n'est pas habituée à écrire, et qui en a assez au bout d'un certain nombre de pages. Je l'ai poussée à reprendre cette fin, et à l'étoffer un peu, surtout dans les années malheureuses, où la vie de l'écrivain est complètement remêlée à la sienne.
L'histoire que Daudet fait de ses livres me fait penser qu'il y aura, un jour, pour un amoureux de notre mémoire, une jolie et révélatrice histoire de nos romans, depuis la première idée jusqu'à l'apparition du livre, en cueillant dans notre Journal, tout ce qui est relatif au travail et à la composition de chacun de nos bouquins.
Ce soir, je dîne avec Drumont, qui, à propos des LETTRES de mon frère, a cru devoir, au commencement de son article, me présenter comme le corrupteur de la génération présente. Là-dessus, grondé par Mme Daudet, il se défend spirituellement, au nom des principes qui le forcent à sortir, de temps en temps, son flétrissoir, et d'en marquer, à son grand regret, un homme qui lui est très sympathique.