* * * * *

Mardi 23 juin.—Je souffre peut-être pour la première fois, depuis la mort de mon frère, de me trouver seul. Quand je faisais des romans, que je créais des personnages, ma création me tenait compagnie, faisait ma société, peuplait ma solitude; je vivais avec les bonshommes et les bonnes femmes de mon bouquin. L'Histoire avec ses personnages défunts, ne vous donne pas cette illusion, cette hallucination, si vous voulez.

* * * * *

Jeudi 25 juin.—Sur le coup de sept heures, je mets ce soir les Sichel, en voiture, pour les Eaux-Bonnes, et de chez eux, je vais à la Maison d'Or, où Zola nous donne un dîner, pour la reprise de l'ASSOMMOIR. Les dames de la société me blaguent sur les succès, qu'elles prétendent que j'ai auprès des femmes. Puis entre nous trois, Zola, Daudet et moi, il y a une causerie intime sur le jeune de la littérature actuelle, qui, ayant l'idée d'un livre, et en détaillant avec feu tout l'intérêt, finit par dire froidement: «Ah! si un éditeur me le commandait!»

* * * * *

Samedi 27 juin.—Je pensais aujourd'hui, à mes moqueries de la petite, quand elle disait qu'elle voulait acheter une baraque, et y vivre de ce qui pousserait dans le jardinet, et alors qu'elle jetait en point d'interrogation à sa mère: «Lorsqu'on reste couché, on n'a pas besoin de manger beaucoup, n'est-ce pas?» Hélas! ce plan d'avenir, qui me semblait une toquade de folle et de paresseuse, était inspiré à la pauvre enfant par cette anémie, qui a tout à coup éclaté, par le sentiment de sa faiblesse, qui lui faisait craindre, qu'après ma mort, elle ne puisse plus servir dans une autre maison.

Conçoit-on chez les pauvres filles du peuple, qui ne se sentent pas la force physique nécessaire pour gagner leur vie, les angoisses secrètes, le crucifiement journalier qu'elles éprouvent? Et aujourd'hui mes moqueries, à propos des imaginations inquiètes de la triste et maladive fillette, je me les reproche comme des manques de cœur, et le souvenir m'en est douloureux.

* * * * *

Mercredi 1er juillet.—Je pensais, un de ces premiers jours-ci, en me promenant dans ma maison, que je voudrais bien en être l'acheteur, l'acheteur âgé de trente ans.

Je n'éprouve plus de plaisir à manger: la vraie nourriture, la viande me répugne, et il faut que je me raisonne pour en mettre dans mon assiette. Il n'y a plus de tentant pour moi, qu'un verre d'eau-de-vie, humé à toutes petites gorgées. Est-ce que je vais devenir, sur mes tout vieux jours, un amoureux de la maîtresse rousse de Barbey d'Aurevilly?