Vendredi 7 août.—Aujourd'hui Céard et Geffroy, invités par Daudet, sont venus déjeuner AU VIEUX GARÇON, un cabaret sur la Seine, au-dessus de Corbeil, un cabaret, qui avec ses gros arbres en boule, ses tonnelles, évoque un de ces endroits, où le dix-huitième siècle allait manger une matelote. Sous la treille de houblon où nous étions assis, il y a eu une belle causerie sur le théâtre, où l'on a dit que les deux grands théâtres humains, étaient ceux de Shakespeare et de Molière, et que, peut-être, ils devaient leurs qualités, à ce que les auteurs étaient des acteurs, habitués à faire du théâtre debout, et dont les pièces étaient faites d'après la mise en scène.
Là-dessus Geffroy est reparti pour faire la cuisine du numéro de la Justice de demain, et Céard resté avec nous, est revenu dîner à Champrosay.
Dîner après lequel, je ne sais comment, on s'est mis à parler des pourquoi de la vie. C'est étonnant comme sur ces culs-de-sac transcendantaux, on se sent inférieur, parlant comme tout le monde, pas mieux que des enfants. Et après le départ de Céard, je ne pouvais m'empêcher d'avouer l'espèce d'humiliation, de tristesse que j'avais ressentie de notre infériorité en ces questions, nous qui, à propos de toutes autres choses, trouvons des idées personnelles, des dires originaux.
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Lundi 10 août.—Ce matin, Daudet entre dans ma chambre, pendant que je fais ma toilette. Il me dit qu'il a éprouvé, cette nuit, des souffrances intolérables, que vraiment avec lui, la douleur est trop cruelle, trop méchante, que dans ces moments de souffrance, au delà de ce qu'on peut supporter, il lui vient l'idée d'en finir, que malgré lui, il calcule le nombre de gouttes d'opium qu'il faut pour cela… et que ça lui fait un peu peur d'être hanté par cette tentation. Puis il m'a fait causer sur la maladie de mon frère.
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Vendredi 14 août.—En enlevant à l'humanité toute religion d'un idéal quelconque, je crains bien, que ce prétendu gouvernement de la fraternité prépare aux malheureux des temps futurs, des concitoyens à l'égoïsme impitoyable, aux entrailles de fer.
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Mercredi 19 août.—Ce soir, je vais chercher Geffroy à la Justice.
Des tables en bois blanc peintes en noir, quelques chaises de paille, et sur la lèpre des murs, les croquis de la rédaction: voilà le mobilier. Et pour paysage et horizon, tout près de soi, à cinq mètres, un mur couleur de boue, dans lequel ouvre une fenêtre aux carreaux moitié cassés, moitié bouchés par des toiles d'araignées, et au milieu de la petite cour séparant le bureau de rédaction du mur en face, un espèce de soupirail de verre, d'où montent des odeurs de cuisine de restaurant à vingt-cinq sous, mêlées à des odeurs de laboratoire de pharmacie. C'est là, où mon pauvre ami confectionne le journal, jusqu'à une heure, deux heures du matin, sous le flamboiement meurtrier du gaz.