Cet après-dîner, pendant qu'à la nuit tombante, nous revenons sur l'espèce de dos d'âne de petits sentiers, s'élevant au travers des champs, que l'arrosement a inondés par place, Aubanel, au milieu des interruptions amenées par la difficulté du cheminement, me parle, me cause de son premier livre: LA MIOUGRANO.
Ce livre est l'histoire d'un amour d'enfant pour une fillette, à laquelle il n'a jamais déclaré sa passionnette, et qui soudainement, un jour, lui a annoncé qu'elle allait se faire sœur. Ç'a été, cette annonce, pour l'auteur qui s'est analysé dans le livre, un déchirement tel, que dans les premiers moments, il n'osait, dit-il, pas se mettre à sa fenêtre, de peur de la tentation de se jeter en bas. Jamais il n'a cherché à se rappeler à elle. Elle vit cependant, et l'une de ces dernières années, de Constantinople, où elle est dans un couvent, elle lui a fait dire par un neveu: «La sœur une telle vous envoie le bonjour.»
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Vendredi 25 septembre.—Ici, le paysan absent, on ne doit pas apercevoir de fumée à la cheminée de sa chaumière: la femme est censée devoir se nourrir, pendant son absence, d'oignons, de salade, de figues.
Daudet m'entretenait aujourd'hui de sa jeunesse dans ce pays de soleil, au milieu de ces belles filles lumineuses, se laissant rouler sur les bottes de paille et embrasser sur la bouche, et cela en compagnie d'Aubanel chantant sur les chemins: La Vénus d'Arles; du grand et jamais enroué Mistral, haranguant les paysans avec une pointe de vin, drolatiquement éloquente; du peintre Grivolas, ce ménechme du philosophe de Couture, dans son tableau de l'Orgie romaine, et qui avait pour mission de déshabiller et de coucher les ivrognes.
Une heureuse jeunesse appartenant tout entière au bonheur sensuel de vivre, en cette contrée de lumière, d'amour et de vin du Château des Papes, et où, dans la cervelle du romancier futur, ne s'était point encore glissé le souci littéraire.
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Samedi 26 septembre.—Excursion aux Baux. Une éternelle chaîne de rochers, aux dentelures étranges, et à l'extrémité de cette chaîne, une ville dont les habitations sont en partie creusées dans la pierre, une ville où l'on ne sait pas où finit la roche, où commence la construction,—et une ville abandonnée, où semblent à la fois avoir passé un incendie et une peste.
Ici un oratoire roman, là une fenêtre ornée d'un encadrement de la Renaissance, plus loin un fronton de prêche protestant, plus loin encore, une citerne de château fort du XIVe siècle, et tout en haut d'un escalier, où il ne reste plus une seule marche, une petite porte presque bouchée par deux arbres, poussés d'une semence, portée par le vent sur la pierre du seuil. À se promener là dedans, vous êtes pris, empoigné, emporté de votre temps par le passé moyenâgeux, comme vous êtes pris par le passé romain, en errant dans les via de Pompéi, et en marchant dans l'ornière de ses chars.
Partout l'abandon de la ruine, et comme spécimen de la vie vivante dans toute cette pierre morte, quelques vieillards desséchés, quelques jaunes enfants, des chats maigres: une pauvre et rare création d'êtres et d'animaux bancroches.