La bataille d'Inkermann lui fournissait encore cette anecdote.
Le soir, il se trouvait avec Canrobert, lord Raglan, et un général anglais dont je n'ai pas retenu le nom, un général élégantissime, parlant le français assez mal, mais avec un accent d'incroyable du Directoire, et qui attirait l'attention de Canrobert sur les mouvements de l'armée russe dans l'éloignement et l'effacement de la nuit tombante, et s'écriait à un moment: «Est-ce que vous ne croyez pas, général, que ce serait le moment de se mettre à la poursuite des Russes… Je crois bien qu'on pourrait les détruire?» Sur ces paroles, Canrobert se retournait vers lord Raglan, lui disant: «Ne serait-ce point votre avis, mylord?» À quoi lord Raglan répondait: «Peut-être, peut-être, mais il est plus prudent d'attendre à demain matin.»
Le lendemain, l'armée russe avait effectué sa retraite, et évité une extermination. Et le lendemain Canrobert disait franchement, tout haut, devant les états-majors des deux armées: «De nous tous, Messieurs, il n'y a qu'un homme qui a vu clair hier!» et il citait le général anglais.
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Samedi 12 décembre.—En déjeunant ce matin, Daudet se plaint de ce que nous parlons trop, de ce que nous fournissons trop de confidences, surtout trop d'idées aux autres; et cela l'embête, quand il les trouve vulgarisées ces idées dans un journal, avec dessous la signature d'un maladroit. Cette fourniture aux autres se fait chez lui, journellement, régulièrement, à la méridionale; chez moi, au contraire, c'est par sursauts, par foucades, à la suite d'une indignation d'âme, et quand ça sort chez moi, ça débonde encore plus que chez lui.
De chez lui, en compagnie de sa femme, nous allons à une répétition du Gymnase, où nous sommes seuls avec son frère Ernest et Belot. C'est décidément la première fois que la réalité d'un roman de ce temps a été transportée sur les planches, et sans trop de déformations théâtrales. Hading, cette actrice, que je venais voir avec la prévention d'une actrice d'Ohnet, joue très intelligemment le rôle de Sapho, et même tous les dessous psychiques du rôle, avec le flottement mou et las de son corps, la volupté de ses regards longs, l'impudeur de sa bouche, la fermentation des mauvaises pensées qu'on sent habiter son front, les chatteries sensuelles de ses gestes. Ses demi-asseyements sur une fesse, une jambe repliée pour jouer du piano, ses fumeries de cigarettes à l'instar des lorettes de Gavarni; enfin toute cette mimique de fille, et jusqu'à la merveilleuse composition de cette toilette de campagne, idéale toilette de cocotte avachie.
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Jeudi 17 décembre.—Daudet rentre chez lui, très content de la répétition générale. Les journalistes semblent devoir caner devant le succès, qu'ils sentent ne pouvoir enrayer.
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Vendredi 18 décembre.—Première de SAPHO.