Trois actes, sauf la scène du père cocher, accueillis par un public, charmé, subjugué, conquis: trois actes où tous les mots, les intentions, les plus petits riens sont saisis, compris, soulignés de petits oh, de sourires, d'applaudissements, comme je ne l'ai vu dans aucune pièce.

Puis la grande scène de rupture, sur laquelle nous comptions tant pour l'enlèvement de la pièce, accueillie froidement, et sa froideur déteignant sur le cinquième acte. Au fond une déception pour les amis qui s'attendaient à voir finir la pièce par une acclamation, un triomphe, un emballement frénétique de la salle, et qui la voient se terminer par le succès ordinaire d'une pièce qui réussit.

Tout le temps de la pièce, Daudet ne voulant pas se montrer dans la salle,—j'ai été le téléphone entre le mari et la femme.—Daudet repris à dîner bien mal à propos de ses douleurs, et qui a pris du chloral, se tient enfermé dans le cabinet de Koning, sourd aux applaudissements. Là, après avoir fumé sept ou huit londrès, le tabac et le chloral faisant leur effet, Daudet a un peu dormichonné. Et réveillé par l'émotion de Belot et des acteurs désarçonnés par le refroidissement du quatrième acte, il croit presque à un insuccès.

Quelques amis et moi nous remontons Daudet et Belot, qui à la fin s'écrie: «Oui, oui, nous avons devant nous cinquante représentations qui feront de l'argent!»

Là-dessus, on va souper rue de Bellechasse, où sont réunies une quarantaine de personnes, parmi lesquelles se trouve le ménage Koning. Cette Hading est vraiment très séduisante avec sa luxuriance de cheveux, semblables aux cheveux mordorés des courtisanes vénitiennes, avec sa blancheur de peau toute particulière, et qui me rappelle la blancheur de la gorge de la maîtresse du Titien, dans son fameux portrait, avec ses regards coulants dans le coin des yeux, avec l'ombre fauve de la cernure de ses yeux et du tour de sa bouche, avec son petit front et son nez droit. Elle me rappelle beaucoup ces bustes gallo-romains du musée d'Arles, où dans le pur type grec s'est glissée la modernité un peu canaille du physique marseillais.

On soupe dans l'absorption d'une pensée, tournée vers le lendemain, dans la contention d'esprit des soupers de premières, qui n'ont pas été précédés d'un succès à tout casser. Et après souper, c'est une vraie réjouissance pour tout le monde, que les imitations de Gibert, ayant à la fin, le pouvoir, selon l'expression de Mme Charpentier, de dégeler Zola, qui a l'air ennuyé, souffrant.

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Dimanche 20 décembre.—«Eh bien, le voilà le nouveau théâtre, votre nouveau théâtre.» C'est Daudet qui entre dans mon grenier, marchant avec effort sur des jambes mal d'aplomb. «Oui, le Matin fait un article sur le nouveau théâtre, et Duret doit à ce sujet vous interviewer, vous, Zola et moi.

Et de suite la conversation est sur SAPHO, et l'on cause du tact qu'il faut pour faire passer de la vérité sur les planches, et de son délicat dosage près d'un public de théâtre.

«À ce propos, fait Daudet, il y a une histoire de femme en omnibus, que je raconte, et qui semble tout à fait se rapporter au théâtre. C'est une femme en noir qui monte dans un omnibus, et dont le deuil, la tenue, la mine, forcent son voisin à lui demander l'histoire de ses malheurs. Et elle raconte, au milieu de l'attendrissement de tout l'omnibus, et du conducteur qui ne fait que se moucher, pour dissimuler ses larmes, elle raconte la mort d'un premier, d'un second enfant. Mais à la mort du troisième, l'intérêt baisse dans l'omnibus, et quand elle en arrive à la mort de son quatrième enfant, mangé, au bord du Nil, par un crocodile—et c'est cependant celui qui a dû le plus souffrir,—tout le monde éclate de rire. L'histoire de ma femme en omnibus, il faut qu'un auteur l'ait toujours présente à l'esprit, quand il fait une pièce.»