L'on rit, et l'on se met à analyser les impressions de la salle à la première. Lorrain qui se trouvait dans une avant-scène, et avait autour de lui les femmes les plus connues de la grande société, parle de l'impression des dindes du monde, surtout choquées des ululements de la passion, dans la scène de rupture:—toutes ces femmes, dont l'explosion des sentiments est toujours comprimée par le chic, et quelques-unes avouant même tout haut, que leurs ruptures avaient été beaucoup plus calmes, beaucoup plus comme il faut, que ça.
Là-dessus, Daudet dit avec justice: «Ma pièce, comme mon livre, aura pour elle les hommes, qui tous y retrouveront un morceau de leur existence, et n'aura jamais pour elle, les femmes. Et voici la grande raison: c'est que dans la fille, il y a un coin d'ordure qui nous exalte, nous autres, et la femme honnête ne comprend pas cette exaltation… en est même jalouse, en sentant qu'elle ne peut pas nous la donner avec toute son honnêteté, toute sa vertu. Oui, c'est très curieux… Tenez, hier au soir, dans la voiture qui les ramenait du théâtre, Mme C*** a fait une scène à son mari, de son larmoiement, au récit de la mort de la petite Doré par Déchelette, lui disant: «Je ne comprends pas votre attendrissement pour cette traînée!»
Et dans le bruit de la causerie de tous, Daudet se tait un moment, au bout duquel on l'entend murmurer plutôt que dire: «Ce matin, ce matin à l'hôpital de… X. en faisant ses bandes,—X. une victime d'un antique collage,—répétait: «M'amie, un baiser, le dernier dans le cou.» Et il interrompait son refrain et ses bandes, pour jeter à ses internes: «À ce qu'il paraît, cette Mannigue a un grand talent,»—et comme les internes riaient de l'estropiement du nom de l'actrice: «Pardon, Messieurs, faisait-il, moi, vous savez, moi je ne vais pas au théâtre!»
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Mercredi 23 décembre.—Le malheur de n'avoir pas les nerfs assez bien portants, pour traiter la vie avec le mépris qu'on a pour une charge, pour une blague, pour une mauvaise plaisanterie, et de considérer les embêtements qui ne sont pas des pertes de gens aimés, ou même des révolutions absolues de votre position sociale,—de les considérer comme de bénins coups de pied au cul, qu'on recevrait dans une pantomime sur un théâtre des Funambules de société.
Je m'en vais dîner, ce soir, chez la princesse, à pied, par un beau froid noir.
Du haut du Trocadéro, quand il n'y a dans le ciel, ni lune, ni étoile, et que les réverbères de l'infini Paris sont allumés, il semble que toutes les étoiles de la voûte céleste sont tombées à terre.
ANNÉE 1886
Mardi 5 janvier.—Dîner des Spartiates. Aujourd'hui Drumont annonce officiellement la prochaine publication de son livre d'attaque contre les Juifs, ce livre écrit pour la satisfaction intime des haines d'un catholique et d'un réactionnaire, en plein et insolent triomphe de la juiverie républicaine. Malgré l'antagonisme de nos deux pensées sur beaucoup de points, je suis obligé de reconnaître que Drumont est un homme, qui a la vaillance d'esprit d'une autre époque, et presque l'appétit du martyre.
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