Samedi 27 mars.—Dîner chez Zola. En prenant le café, Zola et Daudet causent des misères de leurs jeunesses. Zola évoque le temps, où très souvent, il avait son pantalon et son paletot au Mont-de-Piété, et où il vivait dans son intérieur en chemise: la maîtresse avec laquelle il vivait alors, appelait ces jour-là, les jours où il se mettait en Arabe.

Et il s'apercevait à peine de la panne, dans laquelle il vivait, la cervelle, prise par un immense poème, en trois parties: «La Genèse, l'Humanité, l'Avenir», et qui était l'histoire cyclique et épique de notre planète, avant l'apparition d'une humanité, pendant ses longs siècles d'existence, et après sa disparition. Jamais il n'avait été plus heureux que dans ce temps, tout misérable qu'il était… D'abord, reprend-il, il n'avait pas un moment douté de son succès futur, non qu'il eût une idée bien définie de ce qui lui arriverait, mais il était convaincu qu'il réussirait, ajoutant que c'était assez difficile à exprimer ce sentiment de confiance, que par pudeur vis-à-vis de nous, il définit ainsi «que s'il n'avait pas foi dans son œuvre, il avait confiance dans son effort».

Puis il parle d'un logement glacial, d'une espèce de lanterne qu'il avait, un certain nombre d'années, occupée au septième, et de ses montées sur un rebord de toit au huitième, en compagnie de son ami Pajot. De ce huitième, on voyait tout Paris, et pendant que le futur commissaire de police s'amusait à pisser dans les cheminées des locataires, lui, Zola restait en contemplation, et devant la capitale étalée sous ses yeux, il se glissait, dans sa cervelle de débutant littéraire, la pensée de la conquête de Paris.

Daudet, lui, cause de son épouvantable misère, et de jours, où il ne mangeait pas littéralement… trouvant toutefois cette misère douce, parce qu'il se sentait aux épaules, la délivrance, la liberté d'aller où il lui plaisait, de faire ce qu'il voulait, parce qu'il n'était plus pion.

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Mardi 30 mars.—Paschal Grousset est venu hier me demander de la part de Mme Robert Caze, de tenir l'un des cordons du poêle de son mari.

La rue, qui mène chez un mort, ne semble plus la rue, que vous preniez pour aller chez lui, quand il était vivant, elle n'a plus le même aspect.

Dans le cabinet de travail, sous une lumière qui fait jaunes les visages, et poussiéreux les objets, je découvre encadrée, dans le fouillis des dessins et des images couvrant les murs, la réduction de mon portrait par Bracquemond. Quand on descend l'escalier, d'une pièce silencieuse, dont la porte est ouverte, tout à coup s'élève une plainte sanglotante de femme, qui nous accompagne jusqu'en bas.

À l'église j'ai un certain étonnement, quand mon regard rencontre la figure de Hennequin, le témoin de son adversaire. Sa place n'est pas là, il me semble… Et dans le triste recueillement, je revoyais le cher garçon, avec sa bonne figure, ses yeux limpides d'enfant s'allumant de passion, quand on parlait d'individus ou de choses qu'il n'aimait pas: une nature un peu grosse d'apparence, mais avec des délicatesses, et des tendresses curieuses en dessous,—et un lettré apportant à ses amis des lettres tout son dévouement, et sans réserve et sans restriction aucune.

Et ma pensée allait au grenier, à ce lieu de réunion, ouvert seulement depuis l'année dernière, et dont déjà deux membres tout jeunes, Desprez et Robert Caze, sont morts tragiquement.