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Mercredi 31 mars.—Aujourd'hui, dans une visite que me fait le commandant Riffaut, prenant sur la cheminée, la carte que m'avait fait passer avant-hier, Paschal Grousset, il s'écrie en la lisant: «C'est cet affreux communard, n'est-ce pas celui qui était aux Affaires étrangères… Figurez-vous que je suis entré le premier au Ministère du quai d'Orsay… il y avait dans le jardin, en avant de moi, loin comme d'ici au bout de l'appartement, trois ou quatre personnes. Une voix me crie: «Ce sont des communards… c'est Paschal Grousset qui se sauve!» Et en effet, je vois un bout d'écharpe rouge dépassant la redingote de l'un d'eux. Je me retourne vers mes hommes qui étaient un peu en arrière, et leur dis: «Foutez-moi des coups de fusil dans ce paquet de gens…» Ma foi, ils les ont manqués!»

Un temps singulier que ce temps, où l'on est exposé à présenter le fusilleur au fusillé, le fusillé au fusilleur.

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Jeudi 1er avril.—Traversée des Tuileries, par un coucher de soleil tout rose, dans lequel, la Barrière de l'Étoile semble une architecture, sculptée dans une nuée violette.

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Mercredi 7 avril.—Je ne sais plus qui me contait, ces jours-ci, la fin de Servin, de ce peintre que j'ai connu du temps de Pouthier, et qui a peint quatre ou cinq tableaux, entre autres «Une Étable», qu'on pourrait prendre pour les tableaux d'un grand maître flamand.

Il en était venu à vivre dans un état continuel d'ivresse, quand une femme se prit d'amour ou de pitié pour cet être de talent, noyé, sombré dans la boisson. Elle le repêcha pendant quelques années, se faisant près de lui une bonne sévère, et l'empêchant de boire, comme on empêche un petit enfant de se donner une indigestion. Malheureusement cette amoureuse ou cette dévouée avait, tous les ans, des attaques de catalepsie, qui lui duraient deux ou trois jours, attaques que Servin attendait, comme les musulmans attendent la fin du rhamadan, et pendant ces jours, il disparaissait de la maison, et se flanquait une cuite de quarante-huit, de soixante heures, au bout desquelles, la pauvre femme allait le ramasser, plus mort que vif, chez quelque marchand de vin.

Or l'année dernière, elle eut une attaque, dans laquelle elle tomba, le poignet lui fermant la bouche et l'étouffant… Alors cette fois, ç'a été chez Servin, une saoulerie illimitée, terminée par la mort.

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