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Mardi 20 avril.—Du moment qu'il y a un concert universel d'éloges dans la presse, sur un livre, on peut sûrement affirmer, que le livre n'est pas bon, et par contre, affirmer également, quand l'éreintement de la presse est général, que le livre n'est pas mauvais.
Ce soir, M. Marvejols m'entretenait de Blaquière, l'auteur de Thérésa, le librettiste de la Femme à barbe, le noctambule par excellence, et qu'il voyait, un matin, surgir dans sa chambre, s'asseoir sur le pied de son lit, et lui dire d'une voix, où il y avait encore l'enrouement de l'ivresse: «Il vient de m'arriver une chose bien étrange, cette nuit… on m'a mené à un poste, que je ne connaissais pas!»
Et ce pochard qui n'était soutenu, ni par la religion, ni par la lecture des moralistes, a eu la mort la plus stoïque du monde. Il s'est vu avec la parfaite connaissance de son état, mourir d'une phtisie due à l'alcoolisme, dans une agonie qui a duré six semaines, où il a montré pour la mort, arrivant à petits pas, l'indifférence d'un homme, regardant sur un mur ensoleillé, l'ombre manger lentement la lumière.
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Mercredi 21 avril.—Un tableau donne-t-il jamais à un être organisé pour apprécier la peinture, une sensation intellectuelle, spirituelle, jamais! il lui donne la joie matérielle de l'œil, voilà tout. Il n'y a que le livre—la musique peut-être aussi—qui par l'indéfini et le flottant des descriptions, par l'irréalisation matérielle de l'imprimé, peut mettre du rêve dans une cervelle. Et un tableau, le plus spiritualiste des tableaux, par exemple la «Transfiguration» de Raphaël, par l'arrêté des lignes, la matérialité des couleurs, la réalité ouvrière de la fabrication, sera toujours une déception pour l'imagination du regardeur, si toutefois il en possède une.
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Jeudi 22 avril.—Je dîne ce soir avec Drumont, qui se bat, samedi, avec Arthur Meyer du Gaulois, assisté de Daudet et de M. Albert Duruy.
Drumont arrive nerveux, surexcité, drolatiquement guilleret: «Aujourd'hui, s'écrie-t-il, cinquante-cinq personnes… la sonnette ne cesse pas… on commence à s'arrêter dans la rue, devant la maison, en voyant tous ces gens qui entrent… des gens qui viennent me dire: «Ah! que nous vous remercions, d'avoir imprimé ce que nous sentons…» Il y a des carmélites qui m'ont fait dire qu'elles prieraient pour moi, samedi… et ma béguine qui vient d'entrer chez moi, et à qui on a dit que j'étais une sorte de curé laïque… elle ne sait plus où elle en est… Oui, oui, il n'y a plus un seul exemplaire… les 2 000 sont partis… on va mettre huit machines… C'est éreintant tout de même… J'ai parlé huit heures, aujourd'hui… je n'ai plus de voix!»
Un moment il dit: «Je tape trop sur le fer, je ferraille… il y a chez moi de l'indécision sur ce que je veux faire… je ne tire pas de suite, comme Laurent.» Et il ajoute qu'il veut se battre trois fois, après quoi, il trouve que ce sera satisfaisant, et qu'il cherchera un joint pour rentrer dans la vie ordinaire.