Entre Albert Duruy, qui vient s'entendre avec Daudet sur le lieu du combat, et qui a la tenue d'un témoin de duel, à la fois sérieux et chic.
Il ne veut pas admettre que Drumont soit touché par Meyer, et blague cette idée de se battre sur le terrain de la tribune des courses, avec autorisation du prince de Sagan, et encore plus dans le parc de Saint-Cloud, où on sera dérangé par les promeneurs, ou interrompu par les gardiens. Là-dessus il demande, de concert avec Daudet, un rendez-vous aux témoins de Meyer, pour fixer décidément le terrain du combat, et dresser un procès-verbal, où le corps à corps sera permis, et où les témoins n'interviendront pas.
Et la lettre est écrite, au milieu de plaisanteries de Drumont, montrant un très vrai dédain du danger. En cachetant la lettre, Duruy dit qu'au Bois, aujourd'hui, on lui a demandé, si Drumont était «une épée»? «Il est mieux que cela, a-t-il répondu, il est un apôtre!» et voici des gamineries sur le coup de l'apôtre.
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Dimanche 25 avril.—Le petit Lavedan qui assiste à tout, a assisté au débarquement de Meyer, au retour de son duel. Tout le boulevard devant les bureaux du Gaulois, était plein de juifs, et, à toute minute des coupés, comme on en voit à la porte de l'église Saint-Augustin, jetaient un israélite sur la chaussée. Enfin, voici Meyer, et tout ce monde se jetant au-devant de lui pour le féliciter: «Ne me complimentez pas, Messieurs, aurait-il dit, cet homme est un lion!»
Là-dessus Daudet arrive, et dit que ç'a été féroce, et qu'il a été au moment de se battre avec Meyer. Et le voilà à nous peindre le lieu du combat, une ancienne propriété du baron Hirsch, un paysage à grandes lignes, dans lequel des chevaux en liberté s'approchaient bêtement des combattants. Et il nous peint Drumont blessé, sa culotte tombée à terre, sur le pas de la grange où on l'avait entraîné, tapant sur le pan de sa chemise, toute mouillée de sang, et criant exaspéré à Meyer et à ses témoins: Au Ghetto, sales juifs, vous êtes des assassins… c'est vous qui avez choisi cette maison ayant appartenu à Hirsch, et qui devait me porter malheur!» Et Daudet ajoute: «Cet homme sans tenue, se livrant à ce débordement canaille, était superbe.»
Puis un moment, absorbé dans le souvenir de la beauté du jour, de la grandeur du paysage, de la sérénité des choses, Daudet dit, qu'au milieu de cela, ces deux êtres, avec leurs mouvements désordonnés pour se tuer, lui semblaient tragiquement comiques.
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Mercredi 28 avril.—Oui, j'ai le dédain de l'humanité, que je côtoie chez les grands, et le laisse un peu trop voir, mais j'en ai le droit, ayant méprisé dans ma vie bien des choses, aux pieds desquelles, je l'ai vu agenouillée, cette humanité-là.
À moins d'être foncièrement un lâche, le duel n'est redoutable que pour l'homme, dont la pensée en est tout à fait éloignée, et qu'une affaire amène, sans préparation, à cette extrémité. Ainsi, dans ce mois, où j'ai vécu dans l'atmosphère du duel Robert Caze, du duel Drumont, je me serais beaucoup mieux battu, que dans d'autres temps.