Et hier, à l'enterrement d'Auguste Sichel, Gentien le collectionneur de pierres dures, me racontait que Barbey de Jouy lui avait cédé cette carpe, dans les aimables conditions que voici: «Vraiment vous auriez du plaisir à la posséder… je l'ai payée 2 000 francs, j'en ai joui quinze ans… Je vous la cède au prix, où je l'ai achetée.» Oh! si je l'avais su, car j'étais décidé à faire des folies à son égard, lorsque j'ai cru qu'elle serait mise en vente.

* * * * *

Jeudi 20 mai.—Rollinat a la plus curieuse, la plus amusante, la plus originale causerie, sur les habitants du Berri. Il devrait bien lâcher le macabre, et écrire un livre de prose, sur ce dont il cause d'une manière si spéciale.

Daudet est tenté de l'idée de tirer un bouquin de ses maux, est tourmenté d'écrire quelque chose sur la souffrance, étudiée sur lui-même. Ce soir, il me parlait des intéressantes pages qu'il écrirait, il lui semble, en racontant ses visites à ses vieux parents, quand il va se faire piquer par son beau-père, peignant son état de souffrance abominable dans la rue, puis l'espèce d'apaisement qui se fait chez lui, pareil à ce qui se passe chez le dentiste, quand la vieille bonne lui ouvre, et qu'il entre dans ce calme intérieur, puis l'état vague, hachiché, dans lequel il revient.

* * * * *

Vendredi 28 mai.—Aujourd'hui, je reçois l'exemplaire de GERMINIE LACERTEUX (Édition des chefs-d'œuvre du roman contemporain). Je ne puis m'empêcher de penser avec tristesse, au plaisir, que cette publication aurait fait à mon pauvre cher frère.

* * * * *

Lundi 31 mai.—La comparaison que Daudet emploie, en parlant de ses mains à son réveil, et qu'il dit semblables à des feuilles sèches, tant la contracture les a recroquevillées, cette comparaison me trotte, toute la journée, dans la cervelle. Il me parle aussi de l'espèce de vacillement, que le bromure apporte à sa mémoire, le forçant, dit-il, de se raccrocher à des jambages de souvenirs; et à ce propos, il émet une observation curieuse, il affirme que la lutte de Flaubert avec les mots, a dû venir de la masse énorme de bromure qu'il avait absorbée.

* * * * *

Mercredi 9 juin.—Visite aujourd'hui de Mme ***, cette jeune fille que j'ai eu la velléité d'épouser, en sortant du collège, et que j'ai rencontrée, une seule fois, dans ma vie, une vingtaine d'années après, dans un petit chemin de Bellevue, un jour que mon frère et moi, nous allions voir Banville, à la maison de santé du docteur Fleury. Elle est veuve, a une fille de trente ans, qui vient me demander de faire passer dans un journal, une petite nouvelle. Et nous parlons de la maison de la rue Franklin, et de la maison au grand jardin, de l'allée des Veuves, et nous causons des morts et des mortes autour de nous.