Hérédia, que je remercie de l'envoi de la Nonne Alferez, illustrée par Vierge, me donnait quelques détails sur le grand artiste paralysé. Dans le naufrage de son cerveau, il est resté une case intacte, la case du dessin. Il ne sait plus lire, plus écrire,—oui, plus écrire, en sorte que pour signer maintenant un dessin, il est obligé d'en copier la signature sur un dessin d'autrefois, et cependant, ô prodige! de la main gauche, il dessine avec sa facilité passée, sur la lecture qu'on lui fait d'un chapitre, d'une page. Maintenant, dans ce grand corps paralysé, la santé physique va très bien. Il boit, il mange, fait des enfants, déborde d'une grosse gaieté. Ça ne fait rien, quel malheur, que cette mort d'une moitié de lui-même, et bien certainement de quelque chose de son talent, qui allait faire un si beau, un si original, un si espagnol, Don Quichotte.

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Dimanche 15 avril.—On parle de la marche des gens et c'est pour Raffaëlli, l'occasion d'une causerie, où il se montre un grand observateur physiologique. Dernièrement il avait vu, dans la rue, Huysmans fermer son parapluie, et il nous peint le petit frottement des mains contre le haut de sa poitrine qui a suivi, et la contracture des gestes, et l'incurvation du poignet, et enfin la marche de l'homme névrosé, qui n'a pas la grande enjambée ordinaire, mais une enjambée, qui a l'air d'être retenue par une chaîne.

À cette marche de Huysmans, Raffaëlli opposait la marche appuyée sur la plante du pied du Norvégien Thaulow, cette marche pesante et dandinante sur la terre, d'un marin marchant sur le pont d'un navire. Et la marche de Thaulow amène Raffaëlli à peindre ces gens du pôle, si peu assimilables à notre race, et qui, habitant même notre pays, on ne les voit qu'intermittamment, comme ces grands oiseaux de mer, qu'un trop fort coup d'aile rapproche par hasard de vous. Et comme je lui demande, si sa femme est vraiment aussi jolie qu'on le dit, il me répond qu'il n'en sait rien, que ces gens du nord, avec leur blondeur de chanvre, ont quelque chose d'effacé, quelque chose qui ne fixe pas le regard, quelque chose qui ne reste pas dans la mémoire. Le souvenir de ces êtres fond, dit-il, et il ne reste dans votre souvenir, que des réminiscences, pour ainsi dire, irréelles. Tout ce qu'il se rappelle du couple, à la façon d'une hallucination, c'est leur vision, un jour que le mari était tout en jaune, la femme tout en bleu de ciel: et ça, comme deux taches, dans un mauvais dessin de photographie en couleur.

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Jeudi 19 avril.—Exposition Marie-Antoinette. Quelque chose portant sur les nerfs à cette exposition. On n'y entend que du français passant par le rauque gosier juif d'un Francfortois, et cette exposition prend le caractère d'une exposition israélite.

Dans une causerie avec Daudet, nous jugeons tous deux absolument de même le livre de Rosny (L'IMPÉRIEUSE BONTÉ). Nous n'aimons pas l'imaginé du livre, le suicide de la femme, mais nous trouvons bien, très bien toute la reproduction de la réalité, que Rosny a rencontrée dans la vie, et nous le reconnaissons comme un grand et puissant analyste de la souffrance humaine.

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Lundi 23 avril.—Répétition chez Frantz Jourdain de: À BAS LE PROGRÈS, joué par Janvier, Mlle Valdey, qui l'a déjà joué au Théâtre-Libre, et Daras, de l'Odéon.

Un programme a été lithographié par Ibels. J'allais sortir, quand il arrive. On me le présente, et il me raconte ceci. Son père s'est battu à la première d'HENRIETTE MARÉCHAL, et lui, juste vingt ans après, s'est cogné à la seconde de GERMINIE LACERTEUX, et a cassé un petit banc sur la tête d'un normalien, de sa connaissance, avec lequel il était venu à l'Odéon.