Je me décide à entrer dans un café, où l'on est en train d'éteindre le gaz, et je demande le chemin de l'Hôtel du Conservatoire. À ce nom, tous les gens du café et le patron lèvent la tête, me regardent, en souriant gouailleusement: un sourire qui me fait comprendre, que c'est un hôtel qui jouit d'une mauvaise réputation, une sorte de maison de passe, et derrière moi une voix s'élève qui crie: «Oh ce monsieur qui est descendu à l'Hôtel du Conservatoire…, il ne sait donc pas, que le maître de l'hôtel a été sifflé au Cirque, il y a huit jours. Je demande alors que quelqu'un veuille bien, en le payant, me ramener à la fête, dont je sors. Un petit bossu, se met à marcher devant, un bossu effrayant, dont la bosse mouvante se déplaçait, et allait d'une épaule à l'autre, à chacun de ses pas. Enfin, me voilà revenu à ma fête, éclairée à giorno… Mais non, ce ne sont plus les gens du casino de la journée, ce n'est plus le même monde. Partout des figures hostiles, des yeux me regardant de travers, des bouches chuchotant des choses méchantes… Oh, mais voici un de mes amis les plus intimes, qui se trouve là, par un hasard inexplicable, et auquel je demande à me reconduire… Et ne voilà-t-il pas que, sans me regarder, sans m'écouter, sans me répondre, il prend la taille d'une femme, se met à valser, et la salle s'agrandissant à chacun de ses tours de valse, il disparaît à la fin dans l'éloignement de la salle, devenue une salle à perte de vue, et où tout le monde a disparu à sa suite, et où dans l'effrayant vide, les lampes s'éteignent l'une après l'autre. Je me réveille dans une terreur indicible.
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Vendredi 4 mai.—L'attente tous les jours, dans l'état de souffrance où je suis, et avec les quatre soupes au lait, que j'ai dans le ventre, depuis lundi, l'attente d'une lettre indignée ou injurieuse, à propos de tel ou tel paragraphe de mon JOURNAL.
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Samedi 5 mai.—Frédéric Régamey me fait voir une série de portraits, publiés dans le Matin, des dessins assez poussés, dont il fait une sorte de résumé à la plume, très largement traité, et qui a le caractère et les tailles de ces bois, illustrant les livres du XVIe siècle.
Comme je feuillette ces portraits, je lui dis:
—Eh bien, là dedans, quels sont les gens qui se disent heureux?
—Tenez, voilà Camille Doucet, dit Régamey en me montrant son portrait, qui se proclame le plus heureux des hommes, et qui professe, que pour être heureux, il n'y a qu'à le vouloir.
—Oh! lui, c'est un comédien… un particulier qui se croit toujours en scène.
—En voilà encore un parmi les heureux, regardez-le, s'écrie Régamey, c'est Barthélemy Saint-Hilaire… il est, tout le temps, à parler du bonheur de vivre, des jouissances, que chaque jour apporte.