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Dimanche 24 octobre.—Sur la mouche, à six heures et demie du soir.

Un ciel gros bleu, traversé de nuages, qui ressemblent à des fumées noires d'industries; dans le haut du ciel, la lumière électrique de la Tour Eiffel, avec son rayonnement de crucifix lumineux. À droite, à gauche, de temps en temps, des squelettes d'arbres, n'ayant plus qu'un bouquet de feuilles obscurées à leur sommet, et des bâtisses, dont la nuit est comme lavée d'encre de Chine. Soudain, sur la courbe d'un pont, le passage au galop d'une voiture, pareil au sillage d'une étoile filante. L'eau du fleuve, toute remuante, toute vagueuse, et où les lueurs d'émeraude et les lueurs de rubis des bateaux, semblent mettre les ondes bigarrées d'une étoffe zinzolin.

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Mardi 23 octobre.—Bracquemond, auquel j'ai écrit pour avoir quelques renseignements, au sujet de ce reflet d'une femme nue dans une glace, que je veux tenter d'avoir dans la représentation de mon premier acte, de MANETTE SALOMON, vient me voir, et après qu'il m'a donné quelques explications sur le truc du reflet fantôme au théâtre, cause avec moi des lithographies de Daumier, et m'apprend qu'il a des épreuves magnifiques du Ventre législatif, et de la Rue Transnonain, payées deux sous pièce, et trouvées par lui sur le trottoir, en compagnie d'une trentaine aussi belles: car il n'a pas choisi. Et ce mépris, à certains moments, de la valeur de l'objet, me faisait raconter par lui que, chez son maître Guichard, il avait eu entre les mains, de petits personnages, découpés dans un vrai tableau de Watteau, avec un trou dans la tête, où passait une ficelle, et qui devaient avoir servi de marionnettes, dans un théâtre d'enfants. Et il croit bien que ces découpures venaient de chez le docteur Chomel, que fréquentait Corot, et qui lui avait donné deux merveilleuses petites études que les enfants s'étaient amusés à crever, en les tapant contre l'angle d'une table.

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Mercredi 24 octobre.—Ce matin, Roger Marx vient m'annoncer qu'une rue de Nancy a été baptisée, non rue Edmond de Goncourt mais rue des Goncourt, ainsi que je l'avais demandé. Puis il m'annonce gentiment, que mes amis veulent me donner un banquet, où chaque souscripteur recevra une médaille du profil, qu'a modelé, cet été, le sculpteur Charpentier.

J'entends la voix de Zola en bas. Il vient me demander une lettre de recommandation pour de Béhaine. Il me dit qu'il veut avoir son conseil, et si, oui ou non, il doit faire sa demande d'audience au pape. Il ajoute que, comme ancien libéral, le cérémonial de l'audience l'embête, et qu'il désire au fond être refusé, mais qu'il se trouve engagé vis-à-vis de lui-même, par l'annonce qu'il en a faite. Et cependant, il aurait une grande curiosité de la figure du Saint-Père, et de la succession de chambres papales, pour y arriver.

Alors une diversion. Il parle de Lourdes, se plaignant que la campagne catholique faite contre son livre, qui serait une bonne chose pour un livre tiré à 30 000, est très préjudiciable à un livre, tiré à 120 000, parce qu'elle lui enlève les 80 000 acheteurs, qui pouvaient faire monter son livre, à 200 000. Là-dessus revenant au pape, il m'assure que le pape est un peu l'esclave des pères de Lourdes, parce qu'il reçoit près de 300 000 francs d'eux, et que cette dépendance de Sa Sainteté, sera peut-être une des causes du refus de son audience.

En s'en allant, il veut bien me dire que, ces derniers jours, il vient de relire MADAME GERVAISAIS, et qu'il s'étonne, que le livre n'ait point eu un très grand succès.