Dimanche 3 avril.—Je cause avec M. Blanc, le fils de Mme Bentzon, de la Revue des Deux Mondes, de ses voyages en Afrique, de son voyage en Sibérie et dans le nord de la Chine, qui a duré un an; et sa conversation est des plus intéressantes.

Dans un voyage en Asie, il a fait la découverte et l'achat d'une soixantaine de manuscrits, parmi lesquels, il y a une «Vie d'Alexandre» non plus écrite cette fois, par ceux que, selon son expression, il avait derrière lui, mais par ceux, qu'il avait devant lui, par ses ennemis. Parmi ces manuscrits se trouvent encore trois biographies de Tamerlan, qui tout en faisant, un jour, massacrer cent mille hommes, se fit enterrer aux pieds de son maître de philosophie.

Et le voyageur parle de ces populations de Samarcande, de ces populations calomniées par les Persans, de ces populations lettrées, amoureuses de discussions littéraires, et où il a vu un individu soudainement poser une fiche en terre, portant l'annonce d'une thèse philosophique qu'il allait soutenir, et les passants et les vendeurs du marché, abandonnant leurs choses à vendre, pour se mêler à la discussion. Il parle encore de son séjour, près d'un mois, sur les hauts plateaux, où dans ces altitudes, près desquelles le Mont-Blanc est une plaisanterie, il avait des saignements de nez, comme en ont eu Biot et Gay-Lussac, dans leurs ascensions en ballon.

Puis revenant à ces quatre années, passées en Afrique—où il n'y a pas cependant l'intérêt historique des voyages d'Asie—il dit que le voyage n'a un charme que dans les pays, où le voyageur rencontre la lumière, la chaleur, la gaîté des soleils levants, et que dans le froid, quelque intérêt qu'ait le voyage, il est toujours triste.

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Mercredi 6 avril.—C'est particulier, comme les mots qui ne sont pas de la langue courante, les mots un peu énigmatiques pour les cervelles sans éducation: les gens du peuple les aiment, les affectionnent, les recherchent; et l'amusant, c'est que ces mots, toujours dans leur bouche, sont défigurés, dénaturés, risibles. Il y a en bas une ouvrière extraordinaire dans ce genre, et qui disait tout à l'heure concunivence pour connivence.

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Mercredi 13 avril.—Après dîner, on cause de l'élection de Loti, et le commandant Brunet, qui est venu s'asseoir à côté de moi, rendant complètement justice à l'évocateur des climats, qu'est Loti, trouve, comme moi, ses marins un peu conventionnels, et manquant d'un certain nombre de choses, faisant leur caractère, et de l'orgueil de leur profession.

À ce sujet, il me conte cette curieuse anecdote. C'était lors du siège de Sébastopol, et à ce moment, où l'on avait organisé des représentations théâtrales, pour tenir un peu en joie les marins de la flotte. Il faisait une de ces admirables nuits d'Orient, décrites par Loti. Et le commandant Brunet se promenait sur le pont, pendant son quart, quand il faisait signe de venir causer avec lui à un maître timonier, faisant son quart de l'autre côté du bord. Il était un rien en relations avec lui, parce que ce maître timonier était l'impresario des représentations théâtrales sur les bâtiments.

Et les deux hommes causaient dans la belle nuit, et M. Brunet lui parlant amicalement de son sort, l'autre lui disait: «Moi je me regarde comme le plus heureux des hommes… Je suis maître timonier en second, et je vais être nommé prochainement timonier en premier, et je serai un jour décoré… Oui, il n'y a pas une peau d'homme autre que la mienne, où je voudrais être… Dans ma vie, il n'y a qu'une chose qui m'embête, c'est que j'ai un frère plus jeune que moi, que j'aurais voulu voir amateur de galon… Eh bien, il s'est fait calicot!» s'écriait-il avec un mépris, où il y avait presque de la douleur. Or le calicot en question, savez-vous qui c'était?… C'était Boucicaut du Bon Marché.