Il parle de Réjane, proclame qu'elle a été admirable, alors que dans son écroulement moral, elle l'a forcé, pour ne pas l'y laisser, de la suivre dans sa tournée.

En wagon, il aurait été pris de l'envie de rejouer, pour gagner sa vie, et il s'était mis à réciter les premiers vers du LÉGATAIRE UNIVERSEL, qu'il avait joué autrefois, avec ses compagnons du chemin de fer, et tous s'étaient trouvés arrêtés dans leurs répliques: lui seul avait été jusqu'au bout… Enfin il s'écrie que tous les bonheurs s'étaient succédé chez lui, depuis le jour, où il avait eu son fils.

La lecture terminée de: LA FAUSTIN, Porel me dit justement, que la pièce ne peut pas être jouée par Réjane, qu'elle n'a pas la ligne du rôle, qu'il faut une tragédienne, qu'elle ne servirait pas la pièce, et que même la pièce nuirait à l'actrice, comme voulant usurper des rôles qui n'étaient pas son affaire.

Ce soir dîner avec Ajalbert, Geffroy, Carrière, Clemenceau, en leur restaurant près la Fontaine Gaillon.

Clemenceau, un causeur vibrant, coloré, à l'observation fine, aiguë.

Un moment il nous parle de l'abandon des enfants, et il nous peint une mère forcée de se séparer de son petit, le regardant dans les bras qui l'ont pris, le regardant sans pouvoir s'en aller, en continuant à bercer le creux qu'il a laissé dans sa jupe, puis mouillant ce creux, de ses larmes.

Il raconte, après une épisode d'une chasse de sa jeunesse, où en revenant, il allait donner un coup d'œil à un châtaignier, dont les châtaignes étaient volées toutes les années, désireux de s'assurer si elles étaient mûres. Ce châtaignier était dans un buisson de ronces d'une hauteur d'une dizaine de pieds, «Il y a un homme là… tenez!» s'écriait tout à coup le petit domestique qui l'accompagnait, et Clemenceau voyait en effet un homme, couché sur le ventre, et qui, lorsqu'il l'appelait ne répondait pas, se mettait à ramper à quatre pattes, en s'éloignant de lui, et dont il ne savait la place, que par le remuement du haut des brindilles. Alors il se lançait avec son domestique à sa poursuite, espérant le prendre en haut, où il y avait un petit vide dans la ronce, mais là l'homme surgissant soudain, piquait une tête dans le dévalement de la ronce de l'autre côté, piquait une tête comme dans une rivière, sans que Clemenceau pût voir sa figure… Des années se passaient. Il était nommé député. Un vieux bonhomme, un jour, forçait sa porte, et venait lui demander sa protection pour son fils détenu au bagne, et qui était le paysan qu'il avait poursuivi. C'était un paysan qui avait tué sa maîtresse, et qui se cachait.

Dans la rue, Clemenceau s'avoue tout à fait empoigné par la littérature, déclare qu'il voudrait faire un roman et une pièce de théâtre, s'il ne lui fallait pas, tous les jours, fabriquer un article pour la Justice, et toutes les semaines, deux articles pour la Dépêche; enfin, s'écrie-t-il, s'il lui arrivait d'avoir un jour libre sur deux, il écrirait ce roman, il écrirait cette pièce.

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Jeudi 1er novembre.—C'est affreux au cimetière, ces tombes effondrées, dont il ne sort plus de la terre qu'un haut de croix, ainsi que ces bâtiments coulés, dont seulement un bout de mât dépasse l'eau.