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Jeudi 31 janvier.—À la fin de la soirée, arrive Helleu, qui a passé toute la journée à peindre par ce froid, les statues de Versailles, à demi ensevelies sous la neige, parlant de la beauté de spectacle et du caractère de ce monde polaire. Et sur la passion de la peinture de Bracquemond fils, d'après des vitraux, il me confesse avoir ce goût, et avoir travaillé à Chartres, à Reims, et à Notre-Dame, à Notre-Dame, qu'il a habitée la matinée, presque deux années, visitant tous les coins et les recoins des tours, au milieu de ces anges suspendus dans le ciel, ayant comme des mouvements de corps, pour se retenir et ne pas tomber en bas. Et il nous parle d'une fête, où peignant au milieu des chants, des roulements de l'orgue, du son des cloches en branle, il donnait des coups de pinceau sur la toile, à la façon d'un chef d'orchestre, complètement affolé.
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Vendredi 1er février.—Je reçois, ce matin, une aimable lettre de M. Rigaud Kair, capitaine au long cours, me témoignant son regret de ne pouvoir assister à mon banquet, sous la menace de reprendre la mer, au premier jour, et m'offrant «en remerciement de sa respectueuse gratitude pour les joies intellectuelles, que mes œuvres, compagnes fidèles de tous ses voyages, lui ont procurées», m'offrant un dessin de Pouthier, l'Anatole de MANETTE SALOMON. Et le dessin est curieux, et je me rappelle que Pouthier m'en parla beaucoup dans le temps. C'est un dessin dédié à Eugène Sue, et qui porte au revers la note suivante: Portrait de Mlle *** qui a servi pour la création de la Mayeux, dans les MYSTÈRES DE PARIS.
Et M. Rigaud Kair ajoute, qu'il ne serait pas impossible, que lorsque je me suis trouvé à Croisset, j'aie aperçu un trois-mâts, saluant trois fois, avec son pavillon amené bas, très bas, comme on salue un souverain, l'excellent maître Gustave Flaubert, que cette petite manœuvre étonna d'abord, puis ravit ensuite.
Déjeuner chez les Dorian, pour les fiançailles d'Ajalbert avec la jolie
Mlle Dora Dorian.
En rentrant, je sonne. On tarde à m'ouvrir. Je m'impatiente, et ressonne à casser la sonnette. Apparaît la tête effarée de Blanche, qui me crie: «Le feu est à la maison!» En effet, à la suite d'un feu de cheminée dans mon cabinet de travail, le feu vient de prendre dans un petit cabinet au-dessus, et Pélagie et sa fille et sa mère, courent affolées par la maison, jetant dans le chéneau des paquets de choses enflammées. Les fumistes arrivent et bouchent avec du mortier la cheminée, mais le feu n'est pas éteint, et devant la vapeur de gaz carbonique, qui remplit tout le haut de la maison, ils préviennent les femmes de dormir avec précaution: une jeune mariée ayant été, ces jours-ci, asphyxiée dans ces conditions à Auteuil. Ce qui fait que mon monde ne dort, la nuit, que d'un œil, se relevant de temps en temps, pour aller tâter le mur, et sentir s'il se refroidit.
Ah! une vilaine soirée, cette soirée dans l'émotion de l'incendie, et cependant j'ai fait tout de même dans cette soirée, les trente lignes sur les pointes-sèches d'Helleu, qu'il m'a demandées pour une exposition à Londres, et qu'il doit venir chercher dimanche.
«Février 1895.
«Mon cher Helleu,