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Samedi 23 avril.—Déjeuner à Versailles avec les Daudet, chez le ménage Lafontaine.
Tout en servant, Lafontaine raconte—et comme une comédien raconte, avec des temps et des jeux de physionomie—cette jolie anecdote.
Il avait cédé, vendu un Ruysdael, trouvé en Hollande, à Adolphe Rothschild, et venait de lui livrer, quand le baron dans la joie de son acquisition, se laissa aller à lui dire, en forme de politesse: «Mais, la baronne vous verrait avec plaisir!» Et le baron entraîne Lafontaine dans une pièce, où la baronne montée sur un escabeau, et ceinte d'un tablier, nettoyait elle-même ses curiosités, entourée d'une vingtaine de larbins en mollets, qui lui passaient les objets placés sur une table, et qu'elle replaçait dans une vitrine, après les avoir soigneusement frottés avec du vieux linge. Et vous savez, il y en avait pour des centaines, des centaines de mille francs, dans les bibelots couvrant la table. La présentation faite, Lafontaine en se retirant, attrape un pied de la table, et voici une vingtaine de bibelots par terre. Un silence comme dans les jours tragiques, et la tête de la baronne, vous la voyez… lorsqu'un larbin ramasse sur le tapis—un tapis heureusement de cinq pouces d'épaisseur—un objet, et après l'avoir retourné dans tous les sens, le tend à la baronne, disant avec une voix de domestique: «Intact» et c'est un autre qui chuchote le même mot, et pour la dizaine d'objets tombés, c'est bientôt un chœur de larbins, répétant: «Intact, intact, intact!» Là-dessus le baron, prenant à bras-le-corps, Lafontaine, le porte presque dehors, en lui disant: «Mon cher, avec votre chance, c'est vous qui êtes la vraie curiosité d'ici!»
Et l'émotion, la suée de Lafontaine fut telle, qu'il soutient que la couleur de ses gants avait changé.
Le déjeuner fini, nous partons avec de Nolhac, l'aimable et savant conservateur du musée de Versailles, visiter les pièces intimes du château historique. Et me promenant dans la demeure de ce grand passé, il me prend une tristesse, en pensant à la petitesse du présent.
Puis çà et là, où badaudent des troupes d'ignares, l'histoire parle dramatiquement à l'historien de Marie-Antoinette. Dans cet escalier de marbre, je vois tirés par les pieds, les deux gardes du corps, décapités en bas, et dont les têtes furent frisées au bout des piques, qui les portaient. En poussant cette porte-fenêtre, je suis sur le balcon, où Marie-Antoinette s'est montrée aux cannibales, qui demandaient les boyaux de la Reine,—et de la vie tragique ressuscite dans ce bâtiment mort, dans cette nécropole de la monarchie.
Maintenant l'impression là dedans, c'est un sentiment d'abomination pour ce bourgeois de Louis-Philippe, qui, avec son Musée, ses peintures au rabais, a tué la belle antiquaillerie de cette demeure de la monarchie française, aux XVIIe et XVIIIe siècles, et n'a pas craint de faire la nuit avec un grand vilain tableau moderne, fermant la fenêtre de la salle de bain de Mme Adélaïde, qui est peut-être le plus riche spécimen de la décoration intérieure, au XVIIIe siècle.
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Lundi 25 avril.—Oui, je le répète, à l'heure présente, la lecture d'un roman et d'un très bon roman, n'est plus pour moi, une lecture captivante, et il me faut un effort pour l'achever. Oui, maintenant j'ai une espèce d'horreur de l'œuvre imaginée, je n'aime plus que la lecture de l'histoire des mémoires, et je trouve même que dans le roman, bâti avec du vrai, la vérité est déformée par la composition.