Et ici, en laissant ma personne de côté, il est bon de constater que jusqu'ici, les hommes du gouvernement ont donné de très haut, la croix aux hommes de lettres et aux artistes, et que c'est la première fois, qu'ils ont l'air de s'honorer de la croix donnée par eux, à l'un de nous. Du reste impossible de mettre plus de louange délicate, et d'amitié respectueusement affectueuse dans ce discours de vrai lettré, qui, je l'avoue, m'a fait les yeux humides, un moment.
Je ne puis résister au désir de donner un morceau de ce discours:
… «Le temps est passé des théories de commande, des esthétiques obligatoires et des littératures d'État. Dans une démocratie qui vit de liberté, et que féconde la variété des inspirations individuelles, le gouvernement n'a rien à édicter, rien à diriger, rien à entraver; il n'a qu'à remplir, s'il le peut, et comme il le peut, un rôle discret d'amateur clairvoyant, respectueux des talents sincères, des belles passions et des volontés généreuses.
«Or, de talent plus fier que le vôtre, de passions plus ardentes que celles que vous avez nourries, de volonté plus souveraine que celle que vous avez appliquée aux recherches d'art et au travail de style, il me paraît difficile d'en découvrir; et c'est vraiment, par excellence, une vie d'écrivain, que cette vie si droite et si pleine, que vous aviez commencée à deux, côte à côte, dans la joie de vos cœurs jumeaux, et que vous avez reprise, avec une vaillance inébranlable, dans la mélancolie de la solitude.
«Vous n'avez vécu que pour les choses de l'intelligence; et, non content de chercher dans l'observation de notre coin de nature et d'humanité, matière à remplir vos études et à satisfaire la curiosité de vos goûts, vous avez élargi l'horizon contemporain, vous avez ressuscité le charme d'un siècle disparu, vous avez rapproché de nous la fantaisie et le mystère des arts lointains.
«Vous n'avez eu de plus chère ambition que de savoir et de voir; vous n'avez connu de plus exquises jouissances que celles des idées, des lignes et des couleurs; et les sensations que vous avez aimées, vous les avez voulu rendre avec l'effort de signes nouveaux, et le frémissement de notations personnelles. Vous avez assoupli votre langue aux exigences complexes de la peinture des réalités observées, aux nécessités changeantes des traductions d'une âme, au caprice même des impressions les plus fugitives. Vous avez mis dans votre style les jeux de la lumière, les frissons du plein air, la coloration et la vie du monde extérieur; vous y avez mis aussi les secousses intérieures, les émotions subtiles, les troubles secrets du monde moral; et désireux de retenir dans votre phrase, un peu de ce qui luit ou de ce qui vibre, de ce qui aime ou de ce qui souffre, vous avez demandé à la richesse et à la diversité des formes, l'art d'exprimer fidèlement la multiplicité infinie de la nature.
«Le gouvernement se devait à lui-même, mon cher maître, de s'incliner devant votre existence et devant votre œuvre; et, si indifférent que vous soyez aux attestations officielles, il a pensé que vous ne refuseriez pas une distinction, que vous n'avez jamais sollicitée, que pour d'autres. M. le Président de la République a bien voulu, sur ma proposition, vous conférer le grade d'officier de la Légion d'honneur, et vous accepterez que je vous en remette cordialement, les insignes.»
Et l'émotion que j'ai ressentie, a été partagée par l'assemblée, dont les applaudissements ont été frénétiques.
«Non, m'ont dit des gens qui avaient assisté à nombre de banquets, non, nous n'avons jamais été témoins d'une si entière adhésion du cœur des assistants.»
Puis, ç'a été un toast d'Hérédia, fêtant mes noces d'or avec la littérature.