Il me parle d'un article fait sur moi, par un littérateur de ses amis: article intraduisible en français, parce que la langue hollandaise est beaucoup plus riche que la langue française, et ayant cinq ou six expressions pour rendre une chose, qui n'en a qu'une chez nous—et cet article, au dire de Zilken serait un débordement d'épithètes, ressemblant à une éruption volcanique.

Dîner, ce soir, rue de Berri, avec Carraby. D'épais sourcils, de ces arcades sourcilières profondes, comme il y en a dans les bustes antiques, avec au fond, des yeux d'un gris d'aigle: les beaux traits d'un prélat romain.

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Mercredi 10 avril.—Ce que mon banquet m'a coûté, ce qu'il m'a rapporté d'aumônes à faire, ce qu'il m'a valu de carottes de la part de mendiants de toute sorte, de mendiants d'une ingéniosité, comme celui d'hier.

«Monsieur, me dit Pélagie, il y a en bas quelqu'un qui a une communication très importante à vous faire, de la part de M. Bing.» Je me trouve en face d'un quidam, qui me déclare avoir été employé chez M. Bing, et qui veut se confesser à moi. Là, il s'interrompt, voyant la porte ouverte, et me demande à être entendu par moi seul. La porte fermée, alors il me raconte qu'il a été chargé d'un recouvrement, qu'il a mangé, et que là-dessus il a été mis dehors. Et le voilà, faisant au romancier, qu'il sait que je suis, un douloureux tableau, ma foi, pas mal fait, de l'état moral de l'individu, qui a commis un acte indélicat, et qui ne peut se replacer qu'avec un certificat, que l'homme qu'il a volé, est dans l'impossibilité de lui donner, et n'ayant devant lui que le suicide, tirade qu'il termine, en disant qu'il n'a pas mangé, depuis le matin. Un racontar si bien rédigé, qu'il me fait douter complètement de l'indélicatesse de ce faux voleur, et qui semble un truc très original, pour attendrir un romancier psychologue, et lui attraper une pièce de cent sous.

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Jeudi 11 avril.—Une gouvernante anglaise, appartenant à la religion catholique, a quitté la maison Daudet, lorsqu'elle a appris que l'auteur de LOURDES, y était reçu.

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Samedi 13 avril.—Je dîne avec M. Georges Bousquet qui a écrit: LE JAPON DE NOS JOURS, et, qui, dans le cours de droit qu'il a fait là-bas, a constaté la reconnaissance, que tout Japonais apporte à celui qui lui apprend quelque chose. «Oh sénsei (le maître)!» répète avec tendresse, l'étudiant.

M. Bousquet, raconte qu'il a été un moment tellement séduit par le Japon, qu'il avait écrit à sa famille de quitter la France, de lui amener une demoiselle dont il était épris, et qu'ils vivraient tous là, comme dans le Paradis.