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Mercredi 17 avril.—Ce soir, dans un coin de salon, Yriarte me racontait cette anecdote sur Balzac. Le vieil Hertfort, le prisonnier de l'Empire, lit, sous Louis-Philippe, LA FILLE AUX YEUX D'OR, croit reconnaître, dans le type qui a servi à Balzac, une fille qui avait passé dans ses orgies, en un des endroits, où il avait été interné, et demande à Jules Lacroix de le faire dîner avec l'auteur, à la Maison d'Or, où il l'invite. Le jour convenu, Lacroix arrive tout seul, disant qu'il lui a été impossible de le rencontrer. Mauvaise humeur d 'Hertfort, qui force Lacroix à s'excuser, sur ce qu'il est très difficile de rencontrer Balzac, affirmant que Hugo et ses amis ne correspondent avec lui, que par lettres. Hertfort toutefois, avec le despotisme de ses caprices, s'entête à le voir, et enfin il est convenu, qu'il aura une entrevue avec le romancier, à une première de la Porte-Saint-Martin. Mais là encore, Lacroix arrive seul, dit que dans le moment, Balzac est menacé de Clichy, qu'il n'ose sortir que le soir, et que ces soirs, il les donne à sa maîtresse, à ses amis. Alors Hertfort de s'écrier:
—Clichy… Clichy… qu'est-ce qu'il doit?
—Mais une grosse somme, répond Lacroix, peut-être 40 000 francs, peut-être 50 000 francs… peut-être plus.
—Eh bien qu'il vienne, je lui paierai ses dettes.
En dépit de cette promesse, Hertfort ne put jamais décider Balzac, à entrer en relations avec lui.
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Jeudi 18 avril.—Ce soir, je fais la connaissance, chez Daudet, de Georges Lefèvre, un homme de lettres, à la vie accidentée, qui pendant quelque temps faisant en Afrique le commerce des plumes d'autruche, à la suite d'une querelle avec les autorités anglaises, est passé chez les Zoulous, l'avant-veille de la mort du prince impérial, et qui, averti par le courrier qui portait les dépêches, est arrivé sur les lieux, quatre heures après sa mort.
Le prince, avec huit hommes dont il avait le commandement, venait de passer la nuit dans un endroit, où le matin les Zoulous, se glissant à travers les roseaux, le surprirent au moment où il avait commandé à ses hommes de prendre le galop, et où, sautant sur son cheval, une zagaïe lui entrait derrière l'épaule, et le traversait de part en part. Quand Lefèvre arriva, le prince était par terre, zagaïé, et dépouillé de tous ses vêtements. Ce qui avait contribué à sa mort, dit Lefèvre, c'est qu'au milieu de ces hommes en costume sombre, et ayant l'air un peu de pompiers, avec son uniforme rouge et sa culotte blanche, il avait l'air d'un général anglais.
Georges Lefèvre nous cite plusieurs légendes des Zoulous, et entre autres celle de l'éléphant, considéré comme le représentant de la force, de la bonté, de l'intelligence.